Calendula - Textes - Christiane Singer

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Calendula - Textes - Christiane Singer

Message par Theyr le Lun 16 Fév - 20:42

Voilà soixante fois déjà que j'ai vu l'automne. en ce jour de mon anniversaire, assise seule à la table de  ma cellule, je prends la plume.
J'ai parcouru toute une vie Pierre Abélard, le sang en feu à ton seul nom !
Quoi que je pense, quoi que j'écrive, c'est toujours à toi que je m'adresse. toi qui servis d'appeau au Grand Maître de Chasse ! Toi le piège où le corps Divin m'a prise vivante et pantelante ! tu le sais, elles sont rares les femmes - et j'ai connu tant de ces saintes aux cheveux de braise dont notre siècle est riches! - pour qui le chemin de la conversion n'ait pas passé par l'homme. Nos ventres ne sont-ils pas ces creusets où s'opèrent les transmutations de l'amour ?
Depuis que ma décision est prise de noter dans ce cahier mes considérations les plus discrètes, celles que je n'ai voulu confier à personne pour ne pas déconsidérer notre couvent et entrainer sur d'autres que moi-même l'opprobre d'une hétérodoxie, depuis que j'ai trouvé en moi cette force tranquille de formuler l'indicible, une grande légèreté m'a envahie, une joie claire qui a toujours été pour moi le signe que la direction prise est bonne.
Ce n'est pas une quelconque lâcheté qui me fait choisir le secret - je t'ai toujours aimé à la face du ciel et de la terre d'un amour sans borne- mais les cheminements intérieurs que je veux décrire ne sont concevables que pour ceux sur terre que la passion a aussi consumés. Ils apparaîtraient aux aux autres -dont les chemins vers le Cors-Divin suivent d'autres méandres- fantasques, voire provocants. J'ai choisi de chuchoter dans un siècle qui fait tant de bruit.
Et même si ces feuillets sont brûlés à ma mort comme j'en ai le voeu, il m'apparaît qu'à oser les écrire, qu'à soutenir pour moi ces vérités profondes, est déjà en soi d'importance. Il m'apparaît oui, que je jette ainsi, au-dessus du vide, une passerelle où d'autres pourront plus tard s'engager -et cela sans que les paroles soient dites à voix haute - par l'unique force de la conscience qui se propage d'âme en âme, comme autour d'un jet de caillou les ondes.
Je veux parler d'amour dans ces pages, toutes ces pages.
Tout ce qui a été écrit sur terre, dit, murmuré, hurlé, crié, parle d'amour. Même si, en apparence, il n'est question que de désaccords, de stratégie, de malentendus, de guerres, de politiques et de pouvoir, le vrai sujet est l'amour. Même si ne s'expriment le plus souvent que ses déviances, ses convulsions, ses impuissances, ses dérapages dans l'orgueil, l'ambition et la haine. l n'est pas un geste, pas un pas qui ne se pose sur terre sous une autre impulsion que l'amour : l'amour dépité, oui souvent, l'amour bafoué, l'amour entravé, mais l'amour. De même, il n'est pas une herbe qui ne se balance dans le vent, pas un cheveu qui ne tombe de nos têtes sans la volonté de Notre Dame.
Je veux parler d'amour dans toutes ces pages par honnêteté - car rien jamais - jamais- en toutes ces longues années- n'a su m'en distraire - ni la solitude, ni le désespoir, ni les épreuves,ni les impitoyables duretés de notre siècle, ni la faim, nii la poussière des routes,ni le spectacle déchirant des errances humaines, ni la mortelle torpeur qui saisit parfois les âmes. Même les admonestations que j'ai reçues de toi - et savoir si tes paroles m'étaient sacrées ! -n'ont pu me détourner de ma passion. Pas même l'Unio Mystica ! C'est à peine si j'ose le dire, tant cela a peu de chances de paraître crédible ! Trois fois j'ai vécu dans ma vie de moniale les incursions su divin - ces instants de suffocation où le ravissement et la terreur se confondent : quoi, dans cette goutte d'eau que je suis, l'Océan entier aurait sa place ! Chaque fois, oui, chacune de ces trois fois monta tout aussi tôt en moi un cri : ah, Seigneur, pas sans Abélard, pas sans lui ! Et je me retrouvai à claquer de dents, les genoux sur les dalles glacées.
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Re: Calendula - Textes - Christiane Singer

Message par Theyr le Mer 18 Fév - 22:37

Cette tenacité, cette obstination butée, cette persévérance sans merci, le Corps-Divin les auraient-ils greffées dans mon coeur si elles ne faisaient partie de son dessein ?
J'ose même dire que toutes les forces qu'il m'a fallu mettre en oeuvre pour porter notre destin, puis celui du Paraclet n'ont eu que cette source.
J'ai le bonheur d'être vieille maintenant et de voir prospérer notre couvent ; mon voeu le plus fervent est de ne pas m'attarder plus longtemps en ce monde que tu ne l'as fait. Les soixante-trois années de ta vie me suffiraient amplement.
La vieillesse me donne ce merveilleux privilège que je veux encore goûter : celui de l'ultime sincérité. Au fur et à mesure que ma vue baisse, une clarté neuve est devant mes yeux. Une tranquille audace me fait nommer les forces qui m'ont guidée ma vie durant - sans n'avoir plus à redouter qu'elles ne m'égarent.
Quand tu m'écrivais -tes lettres sont sur ma table et chaque parole en est gravée sous mes paupières- quand tu m'écrivais pour me parler de l'abjection de l'amour et de son châtiment mérité, je n'étais pas sûre - malgré le terrible désarroi de ces années-là- que tu eusses raison. Je Sais maintenant que tu avais tort.
Plus j'ose voir et plus il m'apparaît qu ce tourbillon de Notre-Dame Chair qui nous arrache à ce que nous croyons être pour nous précipiter dans un autre ordre est sacré. Ne demeurent réels dans mon existence que cs instants où les trappes se sont ouvertes sous mes pieds - où les identités apprises se sont désagrégées pour laisser affleurer l'ÊTRE.
Chutes, noyade et dérive ne sont-elles pas toujours initiations ? Au-delà d'Héloïse, toutes les femmes, au-dlà de cet instant, le flux sans début et sans fin qui me traverse. Que de fois suis-je morte sous les furieux coups de boutoir ! Que de fois ai-je abdiqué mon nom et mon royaume ! Le renoncement à toute volonté qui me coûte tant d'efforts dans la vie spirituelle m'était alors aisé. Mon abandon était total. J'ai compris dans tes bras ce que le Corps-divin veut de nous. tu traites d'abjection la Haute Ecole où j'ai appris chaque jour à neuf, dans la sueur et le lait blanc de l'amour, l'absolue renonciation et la mort de l'Ego !
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