Le bal des danseuses - Chronique de Calendula

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Le bal des danseuses - Chronique de Calendula

Message par Theyr le Mar 10 Fév - 18:05

Le bal des danseuses - Chronique de Calendula, danseuse étoile au Satin Rouge, Chanteuse de satin à l'étoile de Luminis

La Mort, le Rêve

Je planais, je volais... un bien-être comme j'en avais rarement ressenti. Mon âme ballotait tranquillement dans la vibration infinie du Chant. Frêle esquif clapotant sur les bords d'un océan paisible et clair, elle attendait que la marée l'emporte au large. Non loin de là un ponton auquel elle était reliée par une longue et fine corde dont la fibre, usée par endroits, luisait sous le rai ardent d'un soleil si chaud, si lumineux que le fond de l'air parvenait à peine à la rafraichir. La coque glissait lentement en avant, en arrière suivant le rythme lent de la mélopée qui emplissait l'espace. La corde souple se tendait, se détendait entrant et sortant de l'eau déclenchant l'onde ronde de mes souvenirs qui remontaient à ma surface et s'étendaient jusqu'à se perdre à nouveau un peu plus loin dans l'océan de l'infini. Un minuscule clapotis en jaillissait, quelques gouttes bondissantes qui retombaient presque aussitôt telles des larmes oubliées. Tout au bout de chaque côté, un noeud ferme qui empêchait toute séparation définitive entre le corps de bois et le canot.
Et pourtant... au milieu de la corde, une déchirure. Comme rongés par un mal inconnu, les fins fils emmêlés se délitaient rapidement. Encore quelques mouvements de va-et-vient et la tension finirait par l'achever, la rompre.

Sérénité, soulagement, abandon. Toute la force, toute la tension de mon être s'était enfuie comme emportée par ce vent léger qui insufflait doucement, lentement, tel une flute céleste, son air dont je m'inspirais autant qu'il m'aspirait.
L'oeil, l'Unique se fermait, mon souffle dernier se prolongeait en un profond et ultime soupir... celui d'une femme qui sussure l'éternelle chaleur de ces quelques mots : "Ohh, mon Amour, tu m'as tellement manqué..."

Le silence, enfin...
Le silence en fin..
Le silence.

Et soudain, le si lent moment de la fin s'interrompt.
Des silhouettes, des visages et figures se succèdent. Pêle-mêle, Père, mère, frères et soeurs éloignées, amis ennemis, tous proches à lier tournoient autour de moi plongent et me traversent en une explosion de souvenirs. Amour, joie, tristesse, tendresse, paix, rage, guerre, horreur, terreur, soulagement, allégresse, ravissement,... et tant d'autres vues de ma vie qui se mêlent et s'entremêlent encore sur ce corps auquel mon âme est enchainée.
La transmutation s'opère dans mon esprit : le silence d'or fin redevient, dans une tragique réduction de mon être, l'argent d'une chaine grossière attachée à mon cou.
La transmutation s'opère dans mon corps : le vil venin s'écoule désormais vainement dans mes veines. Mon sang se fait vin et l'ivresse de la vie me gagne, me rappelle à elle.

J'ouvre l'oeil, l'Unique et je vois la ténébreuse et tumultueuse mer de mon existence s'agiter en soubresauts, les vagues violentes se lèvent, me soulèvent et s'abattent sur mon âme la projetant dans les sombres, terribles profondeurs inconscientes du Chant. Je gémis, je suffoque. Je blêmis même alors qu'Elle m'apparaît. Tout d'abord ombre parmi les ombres, silhouette éthérée prenant corps hors de toute lumière. Elle se glisse dans mon dos telle une vouivre millénaire, m'enlace de ses multiples bras tentaculaires. La fine chevelure de Notre Promise me caresse la joue alors que son visage glisse sur mon côté, là tout près de mon oreille sur laquelle je peux sentir son souffle glacé. Et toujours Cette voix, si puissante que nulle matière ne pourrait l'arrêter, ce timbre auquel nulle âme ne saurait résister. Cette voix surgit des profondeurs de l'existence qui me sussure ces mots si délicats :
"Ohhh, mon Amour, tu m'as TELLEMENT manqué..."

Comment ai-je pu la quitter ? Comment ai-je pu l'abandonner ?! Elle... ELLE ! Je suis dépossédée, aussitôt vidée de moi-même, même ma pensée ne m'appartient plus. Mon corps se dissous lentement, chaque fragment de ma chair goutte et se fond dans l'eau comme note dans la symphonie océane. Je ne suis bientôt plus que tendons et os que ses lianes de chair enserrent de plus en plus fort jusqu'à les broyer, les réduire en une fine poudre blanche que l'écho de sa voix dispersera à l'infini de l'onde du temps.

Alors dans un effort désespéré, je crie. Et ce cri se tend tel le fil d'un pêcheur au travers de l'eau. Je le saisis comme sur la dernière croche de la partition, je m'y accroche comme sur la croche de l'hameçon, et j'espère...

Mes poumons se vident en une myriade de bulles de souvenirs enfouis qui filent vers la surface. De fugaces fragments s'assemblent pour reformer une mémoire déformée de cette terrible et affligeante réalité que fut cette fuite en avant, derrière laquelle j'ai tout abandonné, tout et tout le monde. Y compris - surtout !- moi-même.

Qu'importe la voie est ouverte. Le fil se tend encore plus fort et le pêcheur tire, tire encore. Il n'abandonnera pas sa proie. Lentement, je remonte vers le ciel des profondeurs. Sûrement je rejoins la surface. Elle se cramponne, elle s'arrache pour m'entrainer vers le fond, elle suggère à nouveau mon abandon. Inutile, à l'approche de la surface, je reviens à la Lumière. dès les premiers rais de sa lueur, Elle reflue, se dissipe. Brusquement vulgaire, violente, virulente, Elle vocifère, vitupère... mais fini par lâcher prise. A nouveau se fondre, ombre parmi les ombres ténébreuses de l'onde. Hélas, Là dans un dernier souffle, lasse elle me soupire sa funeste promesse, celle de son inéluctable retour, celle de notre éternelle rencontre :
"Ohhh... mon Amour. Tu vas TELLEMENT me manquer..."

Comment pourrai-je à jamais la quitter ? Comment pourrais-je pour toujours l'abandonner ?! Moi... MOI ! Elle me possède, aussitôt livrée à moi-même, alors même que mon corps lui appartient. Mon esprit se recompose rapidement, chaque éclat de mon âme se rassemble et se fond en un miroir déformé comme bulles crevant en symphonie au contact des airs. Je suis bientôt de nouveau tendons et os que retient ma chair, qu'elle enserre de plus en plus fort jusqu'à les muscles nouer, les assembler en un seul corps qui s'éveille dans l'écho du silence que sa voix perce d'un cri à l'aube d'une nouvelle vie.

J'ouvre les yeux, les deux et je vois la ténébreuse et tumultueuse silhouette humanoïde s'agiter en soubresauts. Les vagues violentes de ses reins se lèvent, me soulèvent et s'abattent sur mon corps autant qu'au dedans le ramenant des sombres, terribles profondeurs inconscientes du Chant. Je gémis, je suffoque. Je blêmis même alors qu'il m'apparaît. Tout d'abord ombre dans la lumière blafarde, silhouette grotesque prenant corps de ténèbres, il pénètre dans mon antre tel un ver solitaire, m'enlace de ses deux bras de pervers. La tignasse de l'infâme bête me râpe la joue alors que son visage glisse sur mon côté, là tout près de mon oreille sur laquelle je peux sentir son souffle fétide. Et toujours cette voix me révulsant, si geignarde que nulle matière ne pourrait la laisser filer, ce timbre dégoûtant auquel nulle âme ne saurait résister. Cette voix surgit des profondeurs de l'existence qui me vomit ces mots si obscènes :
"Ohhh, mon Amour, tu m'as TELLEMENT manqué..."

La vie, le cauchemar


"..dis-le !" , et à chaque fois qu'il le dit, je l'entends. Et il plante son sexe entre mes reins. Et je le sens dans le mien.
" Dis-le : Ohhh, mon Amour,..", et à chaque fois qu'il le répète, je l'entends. Il me malaxe les seins. Je le sens sur ma peau. Et je sens son odeur d'immondice.
" ..tu m'as tellement manqué !", et à chaque fois qu'il le rugit, je l'entends. Il m'embrasse. Je sens sa langue visqueuse glisser sur mon visage, se fourrer dans ma bouche. Je sens son immonde puanteur. Et je sens son écoeurante salive âcre perler sur mes muqueuses, s'engouffrer profondément dans ma gorge.
"DIS-LE ! Encore !", et pour la toute dernière fois il se redresse et pousse un râle de plaisir. Mais je n'entends plus rien. Rien d'autre que cette sourde douleur qui m'envahit, se noue dans mon ventre en un flot tumultueux qui se rassemble, se concentre et soudain se libère en un CRI ! Mon CRI ! Qui se déverse sur cette ordure, ce déchet, cette inhumanité. Comme projeté par l'expression de mon rejet, de ma rage et mon dégoût, il tombe à la renverse en un son lourd et mat au coeur d'un fracas de bois et de métal.

Instinctivement, je replie les jambes, les genoux vers le ventre. Je me redresse et regarde partout autour. La frayeur m'empêche de voir les choses clairement. Une petite pièce si sombre, si sale, à peine éclairée par la lueur pale qui se diffuse à partir d'une fenêtre en bois brisée sur laquelle se dessine quelques éclat de verres tranchants. Un vieux rideau déchiré pendouille, oscille lentement. Quelques meubles ternes, oubliés aussi crasseux et poussiéreux que l'air ambiant.
Mon corps est lourd. Si lourd, si douloureux. Mon esprit s'agite en proie aux brumes qu'il essaie de chasser. Tout. tout cela est trop et je ne sais pas.
Le froid s'empare de ma chair à présent.

Là-bas au bout de la table sur laquelle je gis, pantelante, je perçois un corps qui remue. La peur à nouveau. Celle qu'il revienne, qu'il me saisisse à nouveau. L'horreur m'envahit à cette idée, à l'indicible qui s'en suivra. Un tumultueux bal de pensées, d'émotions et de sensations qui tournent autour de moi, s'agrippent de toute part, disperse mon attention.
Là-bas sur le bord au bout de la table sur laquelle je m'agite, en proie à la panique, couverte d'écailles toutes vertes, des doigts ouverts ! Ceux d'une main couverte de vermine et de traces sombres, dégueulasses.
Ici, à l'autre bout, il y a moi, ma peau tuméfiée, ma chair ravagée, mes nerfs à vif qui enfin se décident à réagir et projeter mes bras et mes jambes dans un mouvement désordonné pour fuir. Me lever, marcher, courir, fuir. Faire quelque chose, n'importe quoi, fuir !
Je roule sur le côté et tombe à terre. Je percute le sol de terre que mon flanc heurte en un douloureux choc.
Ici, sur le côté, j'entends un tintement grave qui glisse comme se déployant au dessus de moi.
Là-bas, au bout de la table, je l'entends gronder, ahaner alors qu'il se redresse.
Je ne veux pas le voir. Je tourne la tête et comme un ver, je rampe pour m'éloigner de lui, le plus possible. Le tambour de mon coeur, les notes courtes de mon souffle, le rythme saccadé de mon halètement. Tout ces sons se marient avec ce tintement qui se poursuit. Inexorable montée en tension qui soudain cesse alors que mon cou se tend, comme tiré en arrière autant que je voudrais fuir vers l'avant.
Je retombe sur un coude avec un couinement de souris plaintif. De nouveau le tintement. Je colle la main sur mon cou. La plaque de métal est froide, son étreinte féroce. Et la vue de cette horrible chaine qui la relie à cette table comme l'esquif au ponton...
La panique, encore et toujours plus forte me fait la saisir et tirer avec frénésie alors que l'être, non la chose se redresse et m'observe immobile.
L'espace d'un instant le temps se comprime, nos corps aussi. Le tissu à la fenêtre s'élève au ralenti, se fige, alors que nos regards se croisent. Sa tête incline si lentement alors que je lis dans son regard tout le vide, l'incompréhension de la terreur qui noue le sillage de mon visage et le défigure en un masque lorsque je réalise. Moi, la chaine, la table, et cette chose.
Ne rien dire, ne rien penser, laisser le temps se figer. Définitivement. Ô dieux, par pitié, réveillez-moi, sortez-moi de là !
Impitoyable, le rideau est retombé. Aussi vif que le souffle qui le portait. La bête a brusquement écarté la table et foncé sur moi. Je me suis retournée frénétique et j'ai poussé de mes pieds, tiré de mes mains pour tenter de m'extirper. J'ai eu si mal lorsqu'il a chu sur mes reins, si mal lorsqu'il a saisi ma longue chevelure rousse, si mal lorsqu'il a tiré mon cou en arrière... et là douleur s'est éteinte lorsqu'il a projeté, écrasé ma face sur le sol. A peine ai-je senti la chaleur du sang. à peine entendu le tintement. Juste perçu un long sifflement qui a duré, longtemps, si longtemps. Il a recommencé. Deux fois ? trois fois ? Je ne sais plus vraiment...
Mon visage est maintenu contre le sol par une main solidement arrimée à un bras puissamment musclé articulation d'un corps lourd et massif dont le poids repose sur deux gros genoux plantés dans le bas de mon dos, l'immobilisant. Des jambes, celle de mon corps sont écartées par d'autres jambes énormes. Le trouble de ma vision se focalise sur ces longs ongles qui tentent de se cramponner et marque le parquet de fines traces ; sur ces longs doigts fin qui se tendent et se détendent nerveusement. Ils sont sales, si sales.

Alors que la stridence occupe mon esprit, je perçois un éclat très fort, un bruit sourd. Devant mes yeux, une matière en partie liquide gicle dans toutes les directions devant moi, sur les murs noircis, le buffet en partie éventré, sur le sol aussi. Les jambes de la chose se crispent, se raidissent, il se fige. Le haut de son corps retombe sur mon dos, sur ma tête et l'écrase au sol. Quelques spasmes nerveux s'ensuivent et puis plus un mouvement de sa part. Rien.
Je ne peux plus bouger que mes bras, à peine mes jambes. Je n'en ai plus la force.
Un craquement, un bruit de verre qui éclate et des voix. Des voix ? Je voudrais bouger. Je ne comprends pas.
Soudain le corps monstrueux roule sur le côté, me libérant. Je peux de nouveau respirer. Combien de temps. A la limite de mon regard des bottes qui approchent de mon visage. Je lève la tête et j'aperçois un homme, foulard noir au visage, un chapeau à bord plat un peu haut et étroit sur la tête. Il s'arrête et s'accroupit près de moi. Aussitôt je recule, c'est plus fort que moi et je m'expose une fois de plus à l'étranglement du collier autour de ma gorge. Je retombe aussitôt. D'une main, il me fait signe de me calmer. Dans l'autre, il tient un objet en métal assez court. Un manche incurvé qui se termine par un tube creux. Son index est posé dans un anneau de métal sous l'objet qu'il remue alors qu'il parle à quelqu'un derrière moi.
Je me retourne et distingue deux autres silhouettes portant le même apparat. Aussitôt la panique m'entraine. Je me précipite sous la table, écartant l'homme à mon passage. Il ne résiste pas. Je me retourne, m'assied, porte mes genoux sous mon menton. Je regarde autour à la recherche d'une issue au-dehors, d'une idée au-dedans pour pouvoir m'enfuir, m'échapper.
J'entends des voix :
"- ...du calme ! Du calme ! On ne te fera pas de mal.
- Putain... Regarde-moi ça, dans quel état elle est. Tu es sûr que c'en est pas une ?
- Regarde-toi même. J'te dis qu'elle a pas une tronche de lézard.
Le deuxième homme s'approche et s'accroupit. Il me regarde, me dévisage avec l'autre. J'ai envie de me cacher, de ne plus être ici. Le tambour bat à se rompre dans ma poitrine. J'essaie de calmer le souffle, de baisser la cadence mais rien n'y fait. J'ai peur.
L'un des hommes me fait signe d'approcher. Il tend une main vers moi, me parle :
"- Allez viens par là, la rouquine. On te dit qu'on ne te fera pas de mal"
Une boule d'angoisse me remplit l'estomac, j'ai envie de crier, d'hurler mais je n'y arrive pas. Tout juste à sortir un son strident. Alors je m'agite vainement, je fais de grands gestes des bras pour l'écarter. Il n'insiste pas.
Les deux hommes se redressent. Je vois leurs bottes et leurs pantalons de cuir se tourner vers la porte devant laquelle se tient la troisième :
"- On en fait quoi ? On va pas la laisser ici...
- Elle est complètement partie, il n'y a rien à en tirer.."
J'entends le pas des bottes qui s'approchent. La voix d'une femme, légèrement étouffée qui leur répond :
"- Assurez-vous que d'autres n'approchent pas. Je vais m'occuper d'elle..."
Elle s'agenouille près de la table, m'observe un long moment sans dire un mot, finit par baisser le masque qui lui couvre le bas du visage. Sa peau est mate, sa chevelure presque brune. Elle a les traits fin, un air austère, presque autoritaire. Lorsqu'elle s'adresse à moi, je perçois dans son timbre une douceur qui ne lui est pas familière :
"-Tu n'as plus à t'inquiéter. Plus personne ici ne te fera de mal. Tu as ma parole."
Elle s'approche d'un pas et s'arrête les deux mains écartée devant elle. J'essaie de me contrôler, j'essaie vraiment. En vain. Alors le Chant à nouveau s'empare de moi. Je vacille alors que la mélopée essaie à nouveau de me happer "Ohhh, mon Amour...". Je la rejette, je n'en veux plus. Je n'en peux plus !
Et la voix de cette femme brune s'impose avec fermeté :
" - Reste avec moi ! Reste... voilà."
Encore un pas et elle est juste devant moi.
"- Comment t'appelles-tu, la belle ?"
Je ne réponds rien, je me précipite dans ses bras. Et je pleure, je pleure. Des larmes et des sanglots sans fin.
"- Vas-y, lâche-toi. C'est terminé."
Je me presse contre elle sur le cuir sombre couvrant son étroit. Et entre deux hoquets, je réussis à lui répondre :
"- Sho... Sho... Shoena
- C'est bien Shoena. Tu n'as plus à avoir peur. On va s'occuper de toi."


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Fragments du Rêve - éclats de mes voix

Message par Theyr le Ven 6 Mar - 10:30

J'ai longuement voyagé au fil des rêves. La mémoire m'en reste trouble, trop diffuse pour que je puisse en lire le contenu. C'est toujours ainsi : je vis, je vais j'évolue le long des chemins que m'ouvrent mes rêves. Chacun m'apporte sa part d'idées, de messages, d'émotions, de sentiments jusque l'ultime Vision.
A rebours, vue de loin je vois me vois, j'observe mon image au travers d'un miroir. Je me regarde au travers d'yeux qui ne seraient pas les miens mais ceux d'un être, d'une entité sombre, sans état. De son regard arpentant le miroir, je vois ma silhouette lentement apparaître sur le verre poli, bouger, se mouvoir au travers d'une succession de scènes rapides qui vont s'enchainant de plus en plus vite jusque atteindre un point de tension. Nos regards se croisent alors et je devine qu'elle -c'est à dire moi !- me voit. Dès lors je suis elle et le temps ralentit, se fige presque. Je tourne lentement la tête à la recherche de cet être qui m'observe et à l'instant même ou je sais que je vais m'en saisir, tout le décor se fragment et vole en éclat.
C'est ainsi que je me retrouve à courir d'un fragment du Chant des Rêves à l'autre comme autant d'éclats des Voix de l'innombrable qui le compose, jusqu'au dernier, jusque la Vision qui me restera quelque peu en mémoire, avant de se déliter, de disparaître si je ne  m'en saisis pas pour la conserver et la transmuter en souvenir par la plume, le chant ou la mémoire.
Puis vient la douleur du Réveil.


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Fragments du Rêve - éclats de mes voix

Message par Theyr le Ven 6 Mar - 12:12

Fragments de rêves I

J'ai longuement voyagé au fil des rêves. Le contenu m'en échappe, trop diffus pour que je puisse en conserver plus qu'un fond trouble en ma mémoire, comme un vague décor dessiné dans le sable et qui s'effacera dès les premières vagues de la prochaine marée.

Je devais traverser des lieux et des pièces dont il ne me reste rien de plus que l'idée que les premières étaient ouvertes et libre ; les dernières closes et gardées. J'arrivais dans une salle, une sorte d'alcôve de pierre. Bien qu'imprécise, elle était dépouillée, sans décoration ni autres ornements. D'un côté une fenêtre de bois. De part et d'autre, à l'autre bout, deux escaliers et entre les deux un balcon surmontant une assemblée. Celle-ci semblait animée. Les discussions battaient bon train. Je savais que j'étais étrangère à ce lieu et que je n'y avais pas ma place qu'il ne ferai pas bon pour moi d'y être vue de m'y faire remarquer. évitant de m'avancer sur le balcon au-delà d'un point où je serais découverte, je tentais de percevoir plus précisément le bruit de fond de ce choeur de voix qui planait dans l'espace. Il portait un Chant de mystère dans cette Chambre secrète. Il y était question d'une Assemblée et de République, assemblée dont l'origine se situait ici, en ce lieu, dont une part des membres de ce groupe était membre, d'où ils tiraient leurs ordres, où ils devaient rendre compte et discuter des options à venir des issues possibles, des décisions à prendre. Je descendais l'escalier pour essayer de mieux entendre de saisir plus précisément une voix, comme un soliste se mettrait en avant.
Je perçus aussitôt une présence venir. Je sentais avant même de le voir sa pensée, altière, fine et subtile, me chercher. Elle me savait ici. Je refluais aussitôt vers le haut et avant même que j'ai pu m'esquiver il pris corps devant moi, apparaissant simplement plus que surgissant comme s'il montait pour faire une pause et il me regarda ainsi qu'à une autre personne qui fut arrivée en cet espace pour la même raison. Comme s'il n'était pas surpris de ma présence comme si ma seule présence ici ne pouvait être le fruit du hasard et justifia à elle seule qu'il n'y portât pas plus d'intérêt, qu'il ne m'interrogeât point sur les raisons de mon intrusion. J'étais en ce lieu, c'est donc que j'y avais ma place. Rassurée, je me manifestai à lui, affichant ma présence et lui parlant ainsi qu'il me recevait. J'étais une nouvelle venue, qu'il ne connaissait pas et dont durant ce moment de pause il allait faire un petit tour de reconnaissance.
Nous parlâmes aussitôt de l'assemblée en effervescence. Il me fît entendre qu'il savait que je n'avais pas vraiment ma place ici et que d'autres que lui -dont la simple évocation manifestait aussitôt un lourde et funeste menace- seraient moins patients et plus prompts à m'éliminer.
C'était un homme assez simple, de petite taille. Sa fine chevelure assez courte laissait en deviner les restes d'un poivre et sel frisottant qui autrefois furent certainement teintés d'un brun soutenu. Un quarantenaire, élégant mais pas vraiment beau, soigné avec style mais pas très charismatique. Et pourtant, dès qu'il parlait, tout son attrait, toute sa puissance se révélait par la clarté du verbe et la qualité oratoire qu'il manifestait aussi naturellement qu'il avait dû durant maintes années travailler pour aboutir à un tel résultat. Chacun de ses mots, chacune de ses expressions étaient une flèche finement choisie, atteignant en ni trop peu, ni trop de phrases ni de mot, l'exact point sur la cible visée par l'arc de sa pensée. La puissance de pénétration, la force d'analyse de sa pensée, la justesse de sa réflexion tout cela jaillissait alors comme une évidence telle qu'elle infligeait une blessure à l'âme, comme le reproche à peine voilé de n'être pas parvenue à cueillir soi-même le fruit sur son propre arbre.
J'étais fascinée. Lui restait toujours dans une sorte de distance affectée entre un léger dédain et une forme de politesse qui l'obligeait à ne pas m'ignorer, à se montrer prévenant autant pour son bien que pour le mien. Tous ces implicites, tous ces non-dits étaient comme autant d'insondables et mortels gouffres qui s'ouvraient sous chacun de mes pas, que je devais esquiver avec toute la prudence dont j'étais capable, tout en en dessinant les contours sur la carte de ma mémoire, car je devrai au préalable, m'y engouffrer, les explorer, en trouver les secrets et mystères, si j'aspirais vraiment à me tenir un jour à ses côtés.
Il m'interrogea sur les raisons de ma présence prématurée, évoquant sans le dire ma jeunesse, mon absence évidente de conscience de l'endroit dans lequel je me trouvais et des raisons, des forces sous-jacentes qui avaient pu me conduire ici.
Il m'expliqua que chaque dirigeant qui s'était emparé du pouvoir au sein de la République se devait de faire ses preuves, de montrer patte blanche et son adhésion aux mécanismes rigides et formels qui sous-tendaient l'exercice du pouvoir en provoquant lui-même sa crise qu'il aurait à gérer, sa guerre qu'il aurait à mener et encore d'autres évènements dont je devais avoir conscience ; qu'il aurait à les résoudre tant et si bien qu'elle lui permettrait d'asseoir son pouvoir auprès de ses pairs, de ses ennemis, des puissants et de la plèbe. En ce moment même se jouait une issue qui pouvait remettre en cause l'actuel dirigeant et c'était l'objet de cet houle qui soufflait dans l'assemblée.
Je lui répondais en conséquence, m'efforçant de lui démontrer que je n'étais pas étrangère à ces jeux, non plus qu'à ses enjeux, que je pouvais les saisir les comprendre, pour les avoir déjà envisagés, sans même y avoir déjà été confrontée.
Il sembla satisfait, me laissa deviner un certain amusement devant ma jeunesse, ma fraîcheur, sembla apprécier ma prudence là où d'autres se comportaient comme de jeunes loups imprudents, avides au point de convoiter trop tôt un pouvoir qui ne leur revenait, à s'exprimer avec trop d'impétuosité, trop d'imprudence et d'impudence révélant par là même leur faiblesse qui ferait d'eux les proies faciles d'autres prédateurs bien plus expérimentés.
Sans rien en dire, il prit un temps pour aller regarder par la fenêtre une scène se déroulant dans la rue. Scène d'une vie ordinaire, des gens simples vaquant dans les rues convaincus de vivre là dans un espace de liberté.
Ce silence qu'il s'imposait me laissa la possibilité de formuler une question, une seule. Je mis toute mon énergie pour atteindre toute la pertinence dont j'étais capable et finis par le questionner :
" - Je me demandais si il était déjà arrivé que cette organisation fut mise à mal, qu'on en mis en évidence la faiblesse intrinsèque au delà de l'usure et de la corruptibilité de ses rouages..."
Il me regarda, sans grande surprise, laissant néanmoins paraître un peu de déception dans son attitude. Je me repris aussitôt et ne pu m'empêcher d'ajouter : "N'y voyez pas de la naïveté, je suis tout à fait lucide et j'ai bien conscience que..."
Un fugace sourire fila sur ses lèvres, ses yeux un instant se firent rieurs devant cette soudaine manifestation de toute mon imperfection, de toute l'ignorance de ma jeunesse, de ma volonté de bien être, de bien faire. Je venais de tellement lui offrir par cet élan... d'une façon inattendue je lui avais plu et l'avait convaincu.
Il me fixa de son intense regard et d'un furtif mouvement de la tête, il m'intima le silence. Il parcouru rapidement les murs puis, reportant son attention sur moi, il me tendit la main me signifiant par là que l'entretien si agréable fut-il venait de toucher à sa fin et me dit sur un ton qui ne souffrit d'aucun doute ni ne permit aucune remise en question :
"- Non. Jamais cela n'est arrivé et jamais cela n'arrivera. Cela ne peut être."
Je m'inclinais et lui serrai la main, je sentis un petit morceau de papier glissant de la sienne à la mienne.
Je compris que les murs avaient des oreilles, que nous étions épiés, écoutés et que chacune de nos paroles, chacun de nos gestes seraient décryptés et qu'il ne faudrait laisser aucune place à l'erreur, aucune marge d'interprétation, rien qui ne pourrait révéler quoi que ce fut à l'Oeil Implacable.
Je commençais à m'éloigner de lui. Une voix qui m'appelait :
"- Mademoiselle ? Mademoiselle..."

Le grand flou de l'entre deux mondes dura encore alors que la voix m'appelait, m'arrachant, m'entrainant inexorablement loin du Chant des Rêves.
Je me réveillai.


Dernière édition par Theyr le Ven 18 Sep - 13:16, édité 5 fois

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Le bal des danseuses - Chronique de Calendula

Message par Theyr le Sam 7 Mar - 21:02

éclat de voix - Soeur Ventine

- "Mademoiselle ? Mademoiselle..."
Il y avait dans cette voix autant de douceur que de fermeté. Celle de Soeur Ventine qui, jour après jour, depuis maintenant au moins une lune, m'avait lentement ramenée à ce monde que j'aurais pourtant bien aimé une bonne fois pour toute avoir quitté.
Pendant longtemps, j'étais restée prostrée, incapable de supporter la moindre présence, moins encore l'indispensable contact nécessaire pour les soins que les soeurs me prodiguèrent durant tout ce temps.
Peu à peu le sifflement continu de la meurtrissure de ma chair diminua jusqu'à devenir si ténu que je finis par pouvoir le supporter. Enfermée dans mon espace intérieur, territoire de sombres cauchemars que je revivais, telle une recluse condamnée à perpétuité, seule dans une étroite cellule froide, empreinte d'humidité et d'une pestilentielle odeur d'urine, de fèces et de tous ces résidus moites et malodorants issus de la moisissure et de la décomposition des corps, de mon corps.
Chaque sommeil allait immanquablement s'échouer dans le ressac de mon âme, tel un esquif projeté sur la roche par les flots impétueux, comme une coque de noix éclatée entre deux roches aux angles aigus. Et je me réveillai, en nage, terrifiée, hurlant comme une démente. Totalement incapable de contrôler ma terreur, je rampais dans un coin de ma cellule où je me tenais genoux contre ma poitrine, bras enlacés autour des genoux, la tête plongée dans le creux ainsi formé, comme pour me protéger. Me protéger de quoi ? Il n'y avait rien, rien que des ombres mouvantes au gré des flammes de la torche qu'elles avaient pris soin de laisser allumée, nuit et jour, afin de calmer mes angoisses.
Sans soeur Ventine, j'aurais à nouveau sombré dans la folie, irrémédiablement. Comme autrefois c'est elle qui prit le temps, qui eut cette lueur d'esprit de me traiter comme un animal blessé. C'est elle qui peu à peu à force de persévérance, réussit à retrouver la porte et entrer dans la cage folle dans laquelle je m'étais cloitrée.
Dans un premier temps, refusant tout soin, tout contact, toute nourriture, elles avaient du me ligoter, me bâillonner aussi afin que je cesse de me faire du mal, afin de ne plus avoir à supporter mes hurlements.
Les soins aidant, je m'étais peu à peu apaisée. Des liens s'étaient dénoués, d'autres se nouèrent lorsqu'au terme d'une de mes crises soeur Ventine prit sur elle de me prendre dans ses bras et de me bercer lentement en me murmurant un chant doux et tendre qui me ramena droit dans mon enfance, en ce temps béni d'autrefois où je vivais à Raguse.

Je devais avoir 5 ans 6 ans à peine, à cette époque et le soir ou la nuit, mère venait faire taire mes nocturnes terreurs par ses chants, ces berceuses d'autrefois. De celles qu'elle-même avait apprises lorsqu'elle oeuvrait parmi les fidèles de Notre-Dame, une ode à son nom :
"- J'aimerais quelque part un peu où bon leur semble
Trouver sous quelques mots , quelques notes ensembles
Tu sais,
Une chanson qui te ressemblerait...
Une chanson qui te ressemblerait...

J'aimerais quelque part comme en terre à ta demande
Bâtir de quelques pierres un château de légende
Tu sais,
Une maison qui te ressemblerait...
Une maison qui te ressemblerait...

Mais il faudrait d'abord pour à chaque seconde
Guider tes premier pas , dans ce mal foutu monde
Tu sais,
Une maman qui te ressemblerait...
Une maman qui te ressemblerait...
"

Alors je m'endormais au creux de son girond. Et elle restait là longtemps à me caresser les cheveux et me murmurant ds paroles douces, des mots délicats, de ceux qui reposent l'âme, de ceux qui illuminent les coeurs.

C'est ainsi que petit à petit, je revins du tréfonds des ténèbres et que pour la toute première fois depuis... depuis si longtemps -une éternité dans ce temps de l'indicible où chaque seconde est une longue souffrance- je me réveillais allongée ce lit, reposée et la conscience presque tranquille.

" - Mademoiselle ? mademoiselle... Shoena. Bonjour, belle fleur. Il semble que tu aies bien dormi cette nuit. J'en suis ravie, vraiment. Tu es reposée ?"
J'acquiesçai simplement encore à moitié perdue entre cet étrange songe et cette troublante réalité, incapable encore de vraiment distinguer l'une de l'autre.
Je la regardai alors qu'elle m'observait longuement comme chaque jour afin de déterminer mon état du moment.
"- Fort bien. Nous allons essayer de nous lever aujourd'hui en ce cas et de marcher un peu. D'accord ? Juste quelques pas dans la cellule et, si tu te sens prête, Souci, nous irons en dehors de la chambre, faire un petit tour et qui sait d'ici quelques jours... peut-être pourrons-nous nous rendre dehors."
J'opinai et la regardai alors qu'elle me souriait avec toute la chaleur et la bonté qui étaient siennes. Belle fleur, souci, calendula, j'aimais assez les petits noms dont elle m'affublait, ils avaient quelque chose de rassurant, créaient une intimité comme si nous étions familières de longue date. Je tentais de lui rendre un mince sourire. Pour la première fois, je ne sentais plus le pincement de mes joues tuméfiées. J'étais presque bien.
"- Mais n'anticipons pas. Chaque chose en son temps. Je t'ai apporté de quoi manger. Ensuite nous t'habillerons. tu te sens capable de manger seule ce matin ?"
Elle me tendit une écuelle légèrement fumante de cette soupe qu'elle m'apportait chaque matin et un quignon de pain. Je tendais la main pour la prendre, l'ouvris et c'est là que je vis, le morceau de papier déchiré, celui-là même que mon visiteur nocturne m'avait glissé. Alors je me figeai, l'effroi s'empara à nouveau de moi et je me mis à hurler, hurler encore... comme si ma vie ne se résumait plus désormais qu'à ce CRI !

Me réveillerai-je un jour ?


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Fragments du Rêve - éclats de mes voix

Message par Theyr le Dim 19 Juil - 10:21


Ornella


Lorsque j'ai quitté le temple, je me suis  bel et bien retrouvée seule, pour de bon. A la rue sans un sou vaillant en poche ni quoi que ce soit d'autre que mes vêtements sur la peau.
Sortir signifiait que j'étais guérie, que j'étais libre enfin. De nouveau sur pied, de nouveau capable d'affronter la vie... Vraiment ? Je ne le saurais jamais je le crains. A mesure que j'errai au hasard des rues, je découvrais Sarmath, je voyais tout le rebut, tous les déchets de ce que notre monde est devenu s'entasser dans les rues sales, grouillantes d'une foule toute occupée à assurer sa survie en travaillant en s'escrimant durement à la tâche ou bien à trafiquer, se masquer, se terrer dans les ombres, aux coins des rues. La plupart indifférents à l'autre et les autres à l'affût : prédateurs et proies, victimes et bourreaux. Et pourquoi en aurait-il été autrement ? Chacun à penser à soi plutôt qu'à l'autre, soit. Quoi de plus normal ?
« - Fort heureusement pour toi qu'il existe aussi quelques sauveurs, ma fille... sans quoi tu serais morte ou pire à l'heure qu'il est...
- Moui, peut-être...»

Je répondais machinalement et regardais la ronde silhouette en robe de bure de Philippine me dépasser et se perdre dans les rues. J'empruntai le même chemin.
« -... Va savoir.»
Mes mots se perdirent dans le brouhaha de la foule des vivants.
Durant toutes ces années de détentions, j'avais appris à composer avec mes ombres. Ce fut une longue et douloureuse expérience que je m'efforçais désormais d'occulter. Les sévices, les drogues et tout le reste... Trop de douleur, de frustration, de souffrance. Des souvenirs inutiles désormais, il fallait que je survive, que je me tienne debout, que je sois forte. C'est tout ce qui comptait, c'est tout ce qui compte encore.
Et puis la béance de ma mémoire était telle qu'elle se faisait gouffre obscur alors que la réalité se mélangeait à mes fantasmes pour composer des scènes fantasmatiques qui occupaient la plupart de mes nuits agitées... quand elle ne venaient pas s'imposer durant mes journées. Peu importe, désormais je ne luttais plus et acceptais cet état de fait, en silence. Il m'arrivait encore parfois de leur répondre à voix haute mais dans l'ensemble j'avais appris à me taire, ou plutôt à les taire car il s'agissait avant tout que les autres ne s'en aperçoivent pas...
En même temps, en cette heure une soliloque errante de plus ou de moins n'aurait pas vraiment attiré l'attention plus que ça, tant les désoeuvrés pullulaient.

J’étais tellement absorbée dans mes pensées que j’ai failli marcher sur la fille.
« Désolée, je ne t'avais pas vue. »
Je m'excusai, lui jetai un vague regard et reprenais mon chemin. Ce n'est qu'au bout de quelques pas que l'impression de déjà vu s'empara de moi. Je me retournai et la fixai un moment. Nos regards se croisèrent, ses yeux se plissèrent un instant et elle murmura :
« Shoe...na ? »
J'ouvrai grand les yeux. Je compris à son expression qu'à peine la question avait franchi ses lèvres, elle la regrettait déjà : « Ce doit être une erreur. Je t'ai confondue... » Elle détourna vivement le regard.
J'observais l'endroit essayant de comprendre, de saisir ce que mon esprit agité par des vents contraires essayait tout à la fois de garder endormi et de réveiller.
Une toute petite place dominée par une grande bâtisse à l'enseigne du Satin rouge. Elle qui se tient là, sa chemise à demi ouverte sur ses seins, affublée d’une jupe qui montre plus qu’elle ne cache, à deux mètres d’un alignement de filles pareillement peu vêtues, la question ne se posait pas vraiment quant à son activité.
Mais qui ? Et comment me connaîtrait-elle ?
Puis la lumière se fit : Ornella ! Elle avait donc survécu à notre marche effroyable qui nous mena de Raguse à Luminis.
Ornella, la jolie hautaine de la bonne société de Raguse.
Ornella pour qui rien ni personne n’avait jamais été assez beau ou convenable.
Ornella qui autrefois par la contemplation obstinée de ses ongles et ses soupirs poussés par intermittence, sa bouche pincée et ses regards offensés, faisait savoir que le monde entier s’était conjuré pour faire de sa vie un enfer.
Ornella que j’ai tant vu souffrir et pleurer.
Au cours de notre périple, quand il n’y eu plus d’autre loi que celle des plus forts et que la mince cloison qui sépare l’homme de la bête s’évapora dans le chaos qui nous entourait, quand toute idée de hiérarchie sociale fut remplacée par le fait de posséder une arme et de savoir s’en servir, elle fut parmi les premières a été violée.
Pauvre fille, dire que je me suis presque réjouie de voir cette pimbêche de la haute être la proie des désirs bestiaux de six hommes au moins. Soulagée à tout le moins que ce soit elle plutôt que moi.
Il en fut pourtant un pour lui porter secours : son marmot de frère, un gamin d'une petite dizaine d'années. Il avait couru au secours de sa sœur et cogné autant qu'il pouvait un des hommes de ses petits poings. J'avais souri jusqu'à ce qu'une des brutes se retourne et le tue froidement d’un coup de couteau, comme on se débarrasse d'un insecte. Alors toute l'horreur de la situation m'était revenue comme après avoir reçu une gifle...
Je le revois là encore s'éteindre les yeux grands ouverts sans vraiment comprendre ce qui lui arrivait. Mathéo, je crois... Je vois le visage du petit mort se superposer sur celui d'un enfant jouant sur la place... Mon esprit tourbillonne, je commence à trembler. Je sens que je viens d'ouvrir une porte que j'aurais dû laisser close. Mathéo ? Non ce n'est pas Matheo, c'est... c'est... un autre visage, plus jeune, une autre tignasse, rousse celle-là. Je l'entrevois qui file à l'angle de la maison d'en face. Un autre nom... mais qui ? Un douleur surgit de mes entrailles et me noue. Mon souffle se fait court, haletant. Je chancèle et le monde devient confus et je m'absente.

Lorsque j'ai repris mes esprits, Ornella tenait une de mes mains dans les miennes. Nous avons continué ainsi quelques temps à nous regarder en silence. Nous nous sommes reconnues. Je n'avais pas envisagé de croiser un des survivants de notre aventure. L'aurais-je fait que j'aurais décidé de détourner promptement les yeux pour ne pas avoir à me remémorer certaines choses : je n'ai jamais rien gagné à fouiller cette fange. La réalité me rappelle à elle une fois encore. C'est sans surprise mais tellement douloureux. J'aurais préféré ne jamais me souvenir de ce visage...
« Je…je suis seule Ornella. Ne me laisse pas. J'ai besoin d'aide.»
Ses yeux me fixent un moment, s’embuent, se détournent un instant. Les dents serrées, elle me fixe et hoche la tête en silence. Elle le fera.


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Le bal des danseuses - Chronique de Calendula

Message par Theyr le Sam 8 Aoû - 20:44

Miséricorde


Lorsque j'ai quitté le temple, je me suis retrouvée bel et bien seule, pour de bon. A la rue sans un sou vaillant en poche ni quoi que ce soit d'autre que mes vêtements sur la peau.
Sortir signifiait que j'étais guérie, que j'étais libre enfin. De nouveau sur pied, de nouveau capable d'affronter la vie... Vraiment ? Je ne le saurais jamais vraiment je le crains. a mesure que j'errai au hasard des rues, je découvrais Samarth, je voyais tout le rebut, tous les déchets de ce que notre monde est devenu s'entasser dans les rues sales, grouillantes d'une foule toute occupée à assurer sa survie en travaillant en s'escrimant durement à la tâche ou bien à traffiquer, se masquer, se terrer dans les ombres, aux coins des rues. La plupart indifférents à l'autre et les autres à l'affût : prédateurs et proies, victimes et bourreaux. Et pourquoi en aurait-il été autrement ? Chacun à penser à soi plutôt qu'à l'autre, soit. Quoi de plus normal ?
- Fort heureusement pour toi qu'il existe aussi quelques sauveurs, ma fille... sans quoi tu serais morte ou pire à l'heure qu'il est...
- Moui, peut-être...

Je répondais machinalement et regardais la ronde silhouette en robe de bure de Philippine me dépasser et se perdre dans les rues. J'empruntai le même chemin.
-... Va savoir. Mes mots se perdirent dans le brouhaha de la foule des vivants.
Durant toutes ces années de détentions, j'avais appris à composer avec mes ombres. Ce fut une longue et douloureuse expérience que je m'efforçais désormais d'occulter. Les sévices, les drogues et tout le reste... Trop de douleur, de frustration, de souffrance. Des souvenirs inutiles désormais, il fallait que je survive, que je me tienne debout, que je sois forte. C'est tout ce qui comptait, c'est tout ce qui compte encore.
Et puis la béance de ma mémoire était telle qu'elle se faisait gouffre obscur alors que la réalité se mélangeait à mes fantasmes pour composer des scènes fantasmatiques qui occupaient la plupart de mes nuits agitées... quand elle ne venaient pas s'imposer durant mes journées. Peu importe, désormais je ne luttais plus et acceptais cet état de fait, en silence. Il m'arrivait encore parfois de leur répondre à voix haute mais dans l'ensemble j'avais appris à me taire, ou plutôt à les taire car il s'agissait avant tout que les autres ne s'en aperçoivent pas...
En même temps, en cette heure une soliloque errante de plus ou de moins n'aurait pas vraiment attiré l'attention plus que ça.

J’étais tellement absorbée dans mes pensées que j’ai failli marcher sur la fille.
« Désolée, je ne t'avais pas vue. »
Je m'excusai, lui jetai un vague regard et reprenais mon chemin. Ce n'est qu'au bout de quelques pas que l'impression de déjà vu s'empara de moi. Je me retournai et la fixai un moment. Nos regards se croisèrent, ses yeux se plissèrent un instant et elle murmura :
« Shoe...na ? »
J'ouvrai grand les yeux. Je compris à son expression qu'à peine la question avait franchi ses lèvres, elle la regrettait déjà : « Ce doit être une erreur. Je t'ai confondue... » Elle détourna vivement le regard.
J'observais l'endroit essayant de comprendre, de saisir ce que mon esprit agité par des vents contraires essayait tout à la fois de garder endormi et de réveiller.
Une toute petite place dominée par une grande bâtisse à l'enseigne du Satin rouge. Elle qui se tient là, sa chemise à demi ouverte sur ses seins, affublée d’une jupe qui montre plus qu’elle ne cache, à deux mètres d’un alignement de filles pareillement peu vêtues, la question ne se posait pas vraiment quant à son activité.
Mais qui ? Et comment me connaîtrait-elle ?
Puis la lumière se fit :

Ornella, elle avait donc survécu à notre marche effroyable qui nous mena de Raguse à Luminis.
Ornella, la jolie hautaine de la bonne société de Raguse.
Ornella pour qui rien n’avait jamais été assez beau, ni aucun prétendant suffisamment convenable.
Ornella qui autrefois par la contemplation obstinée de ses ongles et ses soupirs poussés par intermittence, sa bouche pincée et ses regards offensés, faisait savoir que le monde entier s’était conjuré pour faire de sa vie un enfer.
Ornella que j’ai tant vu souffrir et pleurer.
Au cours de notre périple, quand il n’y eu plus d’autre loi que celle des plus forts et que la mince cloison qui sépare l’homme de la bête s’évapora dans le chaos qui nous entourait, quand toute idée de hiérarchie sociale fut remplacée par le fait de posséder une arme et de savoir s’en servir, Ornella fut parmi les premières a été violée.
Pauvre fille, dire que je me suis presque réjouis de voir cette pimbêche de la haute être la proie des désirs bestiaux de six hommes au moins. Soulagée à tout le moins que ce soit elle plutôt que moi.
Il en fut pourtant un pour lui porter secours : son marmot de frère, un gamin d'une petite dizaine d'années. Il avait couru au secours de sa sœur et cogné autant qu'il pouvait un des hommes de ses petits poings. J'avais souri jusqu'à ce qu'une des brutes se retourne et le tue froidement d’un coup de couteau, comme on se débarrasse d'un insecte. Alors toute l'horreur de la situation m'était revenue comme après avoir reçu une gifle...
Je le revois là encore s'éteindre les yeux grands ouverts. Mathéo, je crois... Je vois le visage du petit mort... Mon esprit tourbillonne, je commence à trembler. Je sens que je viens d'ouvrir une porte que j'aurais dû laisser close. Mathéo ? Non ce n'est pas Matheo, c'est... c'est... un autre visage, plus jeune, une autre tignasse, rousse celle-là. Je l'entrevois qui file à l'angle de la maison d'en face. Un autre nom... mais qui ? Un douleur surgit de mes entrailles et me noue. Mon souffle se fait court, haletant. Je chancèle et le monde devient confus et je m'absente.


Lorsque j'ai repris mes esprits, Ornella tenais une de mes mains dans les miennes et nous demeurons ainsi quelques temps à nous regarder en silence. Nous nous sommes reconnues. Je n'avais pas envisagé de croiser un des survivants de notre aventure. L'aurais-je fait que j'aurais décidé de détourner promptement les yeux pour ne pas avoir à me remémorer certaines choses : on ne gagne rien à fouiller la fange. La réalité me rappelle à elle une fois encore, c'est sans surprise.
« Je…je suis seule Ornella. Ne me laisse pas. J'ai besoin d'aide.»
Ses yeux me fixent un moment, s’embuent, se détournent un instant. Les dents serrées, elle hoche la tête en silence. Elle le fera.


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Fragments du Rêve - éclats de mes voix

Message par Theyr le Mer 26 Aoû - 13:06

Fragments de rêves II


« Maman...? Dis maman, c'est quand qu'on va sortir.
- Je ne sais pas mon coeur, je te l'ai déjà dit.
- Maman ?...
- Oui mon coeur.
- C'est comment dehors ? ça existe vraiment ?
- Oui, oui. Nous en avons déjà parlé.
- Racontes-moi maman. Raconte-moi encore...
»

Je regarde la silhouette trouble de l'enfant assise sur une chaise. J'observe la tignasse rousse toute emmêlée alors qu'elle dessine sur une des feuilles posées sur la table. Ses gestes sont lents méthodique alors qu'elle tente d'illustrer les descriptions d'être, de lieux ou d'objets fruits métissés de son imagination et de mes récits, de mes descriptions. Mon regard s'attarde sur ces créatures à la fois simples et grotesques couchées sur le papier, sur ces décors irréalistes sans taille ni proportion, dans lesquels apparaissent des objets à la fois irréels et pourtant familiers. Elle n'a de mémoire, d'yeux que ce que j'ai pu au fil des récits et des chants lui transmettre. A la fois tant et si peu...Je saisi le peigne de bois dont je me sers pour démêler ses cheveux. Elle remue légèrement la tête agacée et gémit légèrement :
« Naann...Maman... Pas maintenant. Zj'aime pas ça... aïe, tu fais mal. Arrête.
- Allons. Allons tu sais bien qu'il faut le faire. Tu pleures avant même d'avoir mal.
- Zje pleure pas et tu fais vraiment mal !- Mais non regarde, je tiens fort la mèche pour pas que ça tire sur ton crâne.
- Mais ça tiire....
- Mais non, mais non... si tu gigotais un peu moins aussi...
- Zje Zigote pas. Zj'suis pas un Zigot.
- On ne dit pas un Zigot mais un gigot. Et ça n'a rien à voir avec le fait de gigoter.
- C'est quoi Un Zgi..zgi..gggi-got ?
- Un gigot oui. C'est un morceau de viande, la cuisse d'un animal qu'on a tué pour le manger.
- Ksss... on en a du zg..gigot des fois ?
- Je ne sais pas mon coeur. Il ne vaut peut-être mieux pas savoir ce qu'il y a dans nos écuelles. Et toi tu n'es pas un gigot, tu gigotes, ça veut dire que tu remues sans cesse comme si tu dansais la gigue.
- C'est quoi la zgigue ?- C'est une danse.
- Alors ça se mange pas.
- Non... enfin si quand c'est une gigue de chevreuil, ça se mange.
- Une zgigue de chevreuil ? C'est quoi un chevreuil ?
- Un animal.
- Un animal qui danse ?
- Non un animal qui se mange.
- Alors ça se mange la gigue...
- Oui mais pas celle qui se danse, pas celle qui se gigote.
- Hà.
Elle laisse passer un long moment, puis revient à la charge
- ça zgigote pas un chevreuil ?
»
Je pouffe. Elle se retourne et me regarde à la fois intriguée et amusée de me voir rire ainsi. Je regarde son visage, sa peau écailleuse, ses grands yeux à l'iris fendu s'étendre alors que ses yeux quittent l'éclat de la bougie. Je la trouve belle malgré sa différence. Le reflet chamarré de la lumière se disperse en une myriade de nuances qui colorent son visage. Elle me ressemble.. un peu. Elle est grande, si grande. Plus encore que je ne l'étais à son âge. Et pourtant je l'étais déjà bien plus que la plupart des autres enfants de Raguse.Sa silhouette est longiligne, plus fine que la mienne. Une grande gigue elle aussi...
Il faut dire qu'elle ne sort pas, ne fait pas d'exercice, alors que moi... moi... je courrais les rues, j'errai au abord du village, je me baignais dans la rivière, j'aidais père à la forge, mère aux tâches quotidiennes. Et dire que je trouvais encore à m'en plaindre. Tant de choses que j'avais détesté faire autrefois et que je me remémore désormais avec cette lancinante peine que l'on ressent lorsqu'on sait qu'on ne retrouvera jamais plus un des ces moments précis qui furent de ceux qui ont constitué la trame de notre bonheur. Comme une étoffe limé, usée ou déchirée par endroit et qui ne retrouvera plus jamais son état initial, celui qui nous a fait vouloir s'en vêtir et d'elle parée, voulu se mirer.Elle tire sur ma robe pour me rappeler à son attention. Je sors de ma rêverie et l'observe à nouveau. J'ai fini avec le temps par apprécier ce que dans d'autres circonstances j'aurais sans hésité qualifié de monstruosité. Je lui souris, prise d'un élan de tendresse. Elle le remarque, le lit en moi, sur mes traits. Elle sait, se lève et vient à moi pour m'étreindre. Je la prends dans mes bras, lui caresse longuement le crâne.

« Maman...? Dis maman, c'est quand qu'on va sortir ?
- Je ne sais pas mon coeur, je te l'ai déjà dit. Un jour, bientôt, tu verras.
- Tu dis toujours zça..
- Je sais. Je sais...
»
Je soupire légèrement, porte ma main à son menton et relève sa tête pour fixer son regard.
« Tu sais le monde de dehors, ce n'est pas... plus... tout à changé. Il était beau avant, autrefois, il y a longtemps. Et puis il y a eu cette chose terrible... Et depuis, plus rien n'est beau. Ni personne.»

Elle me regarde incertaine et affirme sans hésiter :
« Szi. Toi, tu es belle.
- Toi aussi, tu es belle, mon amour, si belle...
»
Alors que je lui réponds, je ressens comme un trouble. Si elle savait... Je m'imagine un instant quelle serait sa vie dehors. Moquée, rejetée, traquée, peut-être pire encore. Un indicible sentiment de colère et d'horreur monte en moi... Mieux vaut-il qu'elle ne sache jamais en fait. Ni pour elle, ni pour moi. La beauté est vraiment subjective. Je lui demande à brûle-pourpoint :

« ça te dit que je te montre comment se danse une gigue ?
- Oh oui maman, oh oui... on danzse ! On danzse !
»
Elle me réponds sur un ton très excité. Je lui saisis les mains et entonne un chant :
La gigue du loup (Mod.) ou La gigue du Loup (Trad.)

« Prends garde au loup, bergère,
Prends garde au loup.
Il est au bois qui regarde, qui regarde,
Il est au bois qui regarde tes moutons.

Veilles-y bien bergère,
Veilles-y bien.
Il faut veiller mieux que lui, bergère veille,
Il est au bois qui regarde tes moutons.
Prends garde au loup, biquette,
Prends garde au loup.
Il est au pré qui regarde, qui regarde,
Il est au pré qui regarde tes chevreaux.

Veilles-y bien biquette,
Veilles-y bien.
Il faut veiller mieux que lui, biquette veille,
Il est au pré qui regarde tes chevreaux.
Prends garde au loup, fermière,
Prends garde au loup.
Il est là-bas qui regarde, qui regarde,
Il est là-bas qui regarde tes cochons.

Veilles-y bien fermière,
Veilles-y bien.
Il faut veiller mieux que lui, fermière veille,
Il est là-bas qui regarde tes cochons.
Prends garde au loup, fillette,
Prends garde au loup.
Il est par là qui regarde, qui regarde,
Il est par là qui regarde ta maison.

Veilles-y bien fillette,
Veilles-y bien.
Il faut veiller mieux que lui, fillette veille,
Il est par là qui regarde ta maison.
Prends garde au loup, la mère,
Prends garde au loup.
Il est tout près qui regarde, qui regarde,
Il est tout près qui regarde tes enfants.

Veilles-y bien la mère,
Veilles-y bien.
Il faut veiller mieux que lui, la mère veille,
Il est tout près qui regarde tes enfants.
»

Alors qu'elle reprend en coeur le dernier couplet, nous tournons, tournons toutes deux libres dans notre petite cellule, vite, toujours plus vite, plus vite jusque l'ivresse... et le réveil.
Brutal, cruel et froid.


Dernière édition par Theyr le Lun 21 Déc - 13:35, édité 9 fois (Raison : ant)

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Le bal des danseuses - Chronique de Calendula

Message par Theyr le Dim 30 Aoû - 20:11

Gueule de bois

« C’est par la barbaque La seule barbaque Que l’on exprime Le Qu’on ne sait pas »
Antonin Artaud


Foutre d'orc ! Qu'est-ce que j'avais mal au crâne. Comme si de foutues pointes métalliques me vrillaient dans le crâne par les tempes. Une vague réminiscence des instants qui avaient suivi ma plongée sur le lit, de ce tourbillon d'ivresse, de cette spirale éthylique qui nous avait entrainées, ma couche et moi à tournoyer sans fin vers le plafond et bien bien au-delà !
Je fus prise d'une légère nausée alors que le mouvement s'était arrêté trop brusquement. Le souffle bloqué par une invisible pogne de géant qui m'aurait brusquement plaquée sur le matelas. Après quelques instant de confusion, je retrouvai assez de lucidité pour comprendre que j'étais dans un lit. A mes côtés une femme endormie. Je regardai la pièce et la mémoire me revint, par bribes. Ornella, le vin, l'ivresse. Les larmes me montèrent au yeux. était-ce la douleur ou bien le souvenir charrié par le sommeil ?
La nuit avait été courte. Le rêve impitoyable. Le réveil douloureux.
Après la fête, la défaite ! Les lèvres sèches, la bouche pâteuse, la langue bouffie me rappelaient déjà à l'exquise âpreté du vin. Il ne m'avait vraiment pas fallu longtemps pour retrouver le goût de l'extase que me procure le sang du corps divin. Et je m'y étais laissée aller sans même essayer de résister, simplement pour la douceur qu'elle me procurait, pour oublier peut-être oui, mais aussi et surtout pour retrouver un peu de ce que la vie peut encore nous offrir de plaisirs et de saveur. Tant qu'il en restait encore : je gage qu'il ne reste que peu de vignobles en ce bas monde. ça pour boire, je buvais. Beaucoup. Je mangeais peu comme beaucoup des filles du Satin, comme la plupart de la populace qui devait se contenter de ce que Luminis pouvait encore produire de bouffe. Bien peu. Je m'étonnai même qu'elle puisse nourrir encore tant de bouche. Encore un des nombreux mystères de la cité qu'il valait mieux ne pas chercher à résoudre.
Travailler ici n'était vraiment pas de tout repos. J'avais vraiment été à la peine à mes débuts : toute cette fichue captivité m'avait considérablement amoindrie. Un vrai légume, une vilaine asperge flasque et molle, voilà en quoi j'avais été transformée. Plus indigente encore que le Vilain Gnome des contes à faire peur aux enfants ! Nez crochu ! Je ne parle même pas de mon moral, fragile esquif balloté au gré de ces humeurs, vagues soumises au flux et reflux des marées, surface océane en proie aux esprits contraires des vents volages et aux courants cachés des ondines aquatiques, alternant creux et crêtes...
Le ballotement évoqué par mon imagination toujours trop fertile me précipita tant bien que mal hors du lit. Je titubai et plongeai jusque la cuvette posée à l'angle de la petite chambre. Tout ces remous achevèrent de me retourner l'estomac. A genoux sur le plancher, je soulevai le couvercle et me vidai de ces excédents acides et nauséabonds qui me brûlaient le ventre. Les relents du pot de chambre ne faisant qu'ajouter à la pestilence... Douce mère, quelle horreur... puisse l'oeil du Vigilant être tourné ailleurs et ne pas regarder ça.
Le gloussement de mon hôte de mauvaise fortune vint achever mon humiliation. Les plus grands moments de solitude sont rarement ceux où l'on se croit seule au monde, mais plutôt quand le monde qui nous entoure se rappelle à notre souvenir...
"- Dame Calendula, étoile montante du Satin nous présente son nouveau spectacle..."
Je l'écoutai sans relever. Je n'étais ni en état, ni en situation de faire autrement de toute façon.
"... tu ouvriras la fenêtre et nettoiera tout ça quand tu auras fini ton... ton.. ton tour de scène." De nouveau un petit rire moqueur qui s'acheva en un long bâillement. Bruissements de drap et bruit mat des pieds qui se posent sur le sol. Elle se leva, se dirigea vers la petite table, entreprenant sa longue toilette matinale. Un rituel méticuleux observé par toutes les filles du Satin. Incontournable, obligatoire. C'est un point sur lequel la Dame de Velours pouvait très très vite se fâcher : l'hygiène c'est ce qui faisait la différence entre les filles des bas-quartiers et les belles de la Maison Rouge. L'hygiène et la..qualité du service. Ici les hommes pouvaient tremper leur queue les yeux fermés ! Bien que pour des raisons évidentes ils devaient préférer le faire les yeux bien ouverts.
Filles de joie, entraîneuses, danseuses ou serveuses, qu'importe. Dame Lil'Han exigeait de chacune d'entre nous le meilleur. En contre partie, elle savait se montrer généreuse, à un point que je n'imaginais même pas encore. Pour l'heure ce qui m'importait c'était le gîte, le couvert et surtout la sécurité. Sécurité assurée par les gars du Klan, bien entendu. Un accord mutuellement profitable...
Je couvrais le pot et m'adossai au mur. Ornella et moi échangeâmes un regard, un sourire au travers du miroir. Elle saisit une longue pièce de lin et me la jeta négligemment d'un revers de main.
" - Dépêche-toi, Shoena. La Dame n'apprécie pas qu'on traîne au plumard. Je ne sais pas depuis combien de temps le jour est là, trop longtemps m'est avis. Il fait quel temps dehors ? J'ai mal au ventre tellement j'ai faim. Tu crois que tu auras le temps de nous dénicher quelque chose à manger ? Je te laisserai quelques pièces avant de partir. Penses à bien tout nettoyer, préparer le lit, remplir les pichets et le bac, mettre du linge propre et descendre le sale. J'ai pris un peu de poids, non ? Tu n'as pas vu mes...."
Je décrochais et me contentais de l'observer se laver, s'habiller, s'apprêter, se maquiller, se parer en silence. Après six longues années à tapiner ici, Ornella avait réussi à se hisser jusqu'aux portes du Satin. Je regardais sa silhouette fine, sa poitrine encore ferme et ses formes affirmées qui lui avaient toujours valu le regard concupiscent des hommes. Même ses hanches un brin trop généreuses en regard du reste de son corps attiraient les regards. Son corps avait tenu la promesse faite par l'enfant et l'adolescente qu'elle avait été. Elle était désormais un belle femme, très belle même. Pas assez cependant pour rejoindre le saint des saints, le sanctuaire de velours. Elle le savait et pourtant elle continuait de lutter jour après jour à se parer de tous ses atours dans l'espoir qu'un jour...
Mais la concurrence était rude, très rude et son âge qui faisait pourtant sa force lui était aussi faiblesse alors que la clientèle se tournait vers des filles plus jeunes. De plus en plus jeunes d'ailleurs. Foutus pervers dégueulasses ! Et ça ne s'améliorait pas avec le temps. Toutes les filles le disaient : les clients étaient de plus en plus demandeurs de chair fraîche. Fort heureusement, le Satin Rouge résistait autant que faire se peut. Cela demandait d'autant plus d'efforts sur la qualité, sur la présentation aussi : les filles usaient de tous les artifices pour tenter de se rajeunir. Tout ceci n'augurait rien de bon et exposait les plus jeunes à se retrouver prisonnières de "protecteurs" bien moins délicats. Sans parler de la pression du Klan qui voyait là un marché lui filer entre les pattes et surtout des réseaux, des concurrents se placer... Bref, tout un fichu bazar dont je ne commençais qu'à entrevoir la complexité.
Après qu'elle m'ait lancé un long regard de reproche, je me décidai à sortir un peu de ma rêverie et de vaquer. C'était notre accord : pour le gîte et du couvert qu'elle m'offrait, je devais m'occuper des tâches et corvées quotidiennes. C'était à la fois peu et beaucoup : peu de tâches au final mais beaucoup de temps. Un temps qu'elle pouvait employer avantageusement à ramener plus de clients.Jusqu'au jour où je pourrais lui rendre la pareille.
Pour ma part, il n'était pas question que je rejoigne les filles de joie : l'idée même qu'un homme porte ses mains sur moi m'était devenue totalement insupportable. Je m'y étais essayée pourtant : ma comparse avait pris sur elle un soir que nous travaillions à deux, mais l'expérience avait été un véritable fiasco. Après avoir un moment hésité, elle avait décidé d'en toucher deux mots à Dame Lil'han. J'avais bien conscience qu'elle prenait le risque de lui présenter une fille dont elle connaissait bien des travers et faiblesses et pour laquelle elle devait avoir une confiance plus que limitée, quasi nulle même. Normal, je ne lui en aurais pas accordé une once si les rôles avaient été inversés. Pas sûre même que je l'aurais aidée...
Toujours est-il que La Dame avait pris le temps de discuter, de me jauger et avait décidé de me prendre à l'essai avec les danseuses après que je me sois un peu remplumée. Autant dire que j'ai saisi cette chance à bras le corps et m'en suis emparée. C'est d'ailleurs en cela que mes corvées me prenaient beaucoup de temps, car je devais m'entraîner tout le temps et plus encore. Lors des premiers essais, j'ai cru que jamais je ne serai gardée. J'étais loin d'être la plus souple, la plus gracieuse dans les "prouesses" de danse qu'offrait la maison à ses clients. Je ne l'avais jamais été au demeurant. Sang de Braj ! J'étais grande, puissante, endurante à l'effort... ou du moins je l'avais été. Si je n'avais pas tant perdu de ma beauté, pour le reste je n'étais plus qu'une... une asperge flasque et molle oui !
Alors je courrai partout de droite et de gauche m'éreintant aux tâches quotidiennes, enchaînant les séances d'entrainement. J'avais même obtenu du forgeron de la place du marché qu'il accepte que je vienne travailler une ou deux heures par jour, selon mes possibilités. Un accord dont je ne sais si je l'avais obtenu parce que je connaissais un peu le métier ou bien pour le plaisir d'avoir ce joli morceau de barbaque battre le fer, suant à en faire coller les tissus sur son corps généreux. Allez savoir... les employés et la clientèle généralement très masculine de l'endroit avaient l'air d'apprécier en tout cas... Père et mère auraient été fort surpris de voir si vaillante à la tâche celle qui durant ces jeunes années avait toujours voulu préférer les escapades et les rêveries aux exigences du labeur.
Ils auraient été encore plus étonnés de me voir me livrer, dansant à corps perdu au regard des hommes dans une maison close d'un des bas-quartier de Luminis. Haa Sarmath, Sarmath et ses triplettes... de celle à diriger le Klan, à celles qui tenaient le quartier sous sa coupe : Klan, Sororité, Triade. Tout avait l'air d'aller par trois. Pour le meilleur comme pour le pire, ad nauseam.
La mienne s'éloignant, je me plantai à mon tour devant le miroir et entamais une rapide toilette.
"- Ce qui m'étonne le plus encore, c'est que mon bébé, ma fille soit encore là, belle et bien vivante après tout ce qui s'est passé,...'
 Prise d'un léger sursaut, je lançai un regard furtif dans le reflet des ombres à la recherche d'un visage familier.
"- ça va aller, rouquemoute ?", n'attendant pas ma réponse, ignorant celle que lui jetai mon regard mauvais, Ornella claqua plusieurs fois des mains comme pour me réveiller.
"- Allez, allez, la gigue... arrête de lambiner. J'y vais : il faut que tout soit prêt d'ici ma première visite."
Elle plongea un instant son regard dans le mien pour s'assurer que j'étais bien présente, me déposa une bise et fila en me lançant un dernier mot d'encouragement.

Mais je n'y étais pas vraiment. Mes pensées étaient ailleurs : retour amer à la danse, à la grande gigue...
" - Comme j'aurais souhaité ne jamais l'avoir mise au monde. Oh comme j'aurais voulu lui épargner tout cette merde, cette saleté de monde. Ô dieux c'est horrible, comment puis-je penser cela ? Mon bébé, mon bébé... où est-elle ? Qu'ont-ils fait d'elle ?"
Mère glissa hors des ombres et vint se placer dans mon dos. Je caressai doucement de la joue la main qui se posa sur mon épaule :
" - Dis maman, tu crois que je la reverrai un jour ?
- Chttt... Laisse du temps au temps, mon coeur. Certaines choses finissent par s'apaiser.
- D'autres pas...
- D'autres pas.
"
Ses doigts plongèrent lentement dans ma longue tignasse emmêlée qu'elle avait si souvent, si patiemment coiffée autrefois. Elle me massa délicatement la peau au-dessus de l'oreille. Je soupirai et m'abandonnais un moment à 'instant présent.

Je loue cet exil de mon âme en ces régions de la folie qui, parfois, m'accorde l'oubli des uns et le souvenirs des autres.
Parfois seulement.


Dernière édition par Theyr le Lun 7 Sep - 18:09, édité 4 fois

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Re: Le bal des danseuses - Chronique de Calendula

Message par Theyr le Dim 20 Sep - 16:30

éclats de voix -  Sex, drogue et... Ultima Ratio
(ici pour l'album complet)

Je chantais. Je dansais. Je vivais par la Chair et pour la Chair. Celle que j'exhibais devant un public chaque jour un peu plus conquis. J'exultais, j'exprimais, j'expulsais même le flot souterrain de eaux profondes, noires émotions, sentiments, rivière trouble de ma vie qui jaillissait par l'onde claire de ma voix et se rependait parmi le public du Satin. Contraste saisissant qui échappait pourtant à tous ceux -et aux quelques celles- qui venaient ici, me voir, ou tombaient, par hasard sur mon spectacle. J'avais découvert que le Satin Rouge avait toujours eu cette particularité de produire des artistes un peu hors norme. Toutes celles - et les quelques ceux- qui s'y produisaient étaient invitée à faire preuve d'audace afin d'appâter le client, de le travailler pour enfin le ferrer et le vider comme on vide un poisson. sans les tripailles à l'air... en principe. Bien ou mal remplie, il fallait soutirer à sa bourse le plus possible. Au sens propre comme au figuré : la pécune ou la semence, mais pas trop : il fallait qu"il puisse revenir.
D'aucuns bon bourgeois bien-pensants, nobles de naissance ou de principe diraient que c'est vulgaire. Et ils n'auraient pas forcément tord, dans le fond. Mais justement dans le fond du trou nous y étions. Là aussi au sens propre comme au figuré et ceux de la Haute, il pouvaient toujours la ramener, vu de la haut. Je les avais vus moi, tous ces gens fiers, bardés de leur beaux principes et en tout temps, en tout lieu de ma fichue existence, tous, les uns après les autres, avaient troqué leur belle vertu pour le sexe, la drogue et quelques autres plaisirs, ou paradis plus ou moins artificiels que leur promettait leur fichu fortune, titre, dieu ou quelconque. Ou tout simplement pour la survie. Quelle que soit notre naissance la mort reste notre dernier salaire. Oh je ne dis pas que certains ne furent pas sincères, qu'ils s'illusionnèrent ou qu'ils firent preuve de leur belle Foi. Mais ils furent l'exception qui confirmât cette règle : nous sommes tous le vulgaire, l'expression même de la turpitude d'un monde pourri, à l'agonie, dont le moindre pore suinte l'odeur de merde, de pourriture et de pestilence. Tous des macchabées en puissance qui continuent de se jauger, de se sentir le cul, de se juger les uns les autres et de se demander qui de lui ou de l'autre la lui mettra bien profond.
Tout ceci n'était que sexe et mort. Personne pour relever le lot... ou si peu qu'ils en étaient risibles. Dans tous les cas pas moi. Mieux valait-il qu'ils se sacrifient pour moi plutôt que moi pour eux.
Pour ma part ma drogue c'était le vin, mon plaisir l'ivresse. Celle qui me conduisait à cette petite mort qu'est l'oubli. Oubli de soi, oubli des autres. Loin des morts et vivants qui ont croisé ma route pour le meilleur parfois, le plus souvent pour le pire.
Une autre issue était le Chant et la danse au travers desquels je pouvais atteindre une sorte de transe comme le point de jonction,, le noeud que formerait les différents fils essentiels de mon âme : Entre Vie et mort, rêve et réalité, plaisir et souffrance, et d'autres encore. Vulgairement oui, c'était de l'art. Point. Je laissais -et laisse encore !- aux grands esprits d'Epistas et d'ailleurs, les débats sans intérêt sur la nature véritable de l'Amour, de l'art. Moi je donnais le plus souvent dans le cochon, le genre gros porc ayant de la peine à se retenir de baver devant un con, un cul et deux bons gros nichons. Alors les belles idées Je m'en carrais, m'en branlais autant que je pouvais. Devant des spectateurs avinés, camés, fascinés, choqués, blasés et j'en passe des pires comme des meilleurs, tant qu'ils pouvaient m'offrir de quoi boire, manger et dormir en sécurité.
Au commencement, j'avais suivi strictement les consignes de Bérénice, notre exigeante chorégraphe dont talent n'avait d'égale que l'impétuosité. Autant le dire un fichu caractère qui n'avait rien à envier au mien, ou à celui de nombreuses autres filles de velours. ça, il en fallait pour diriger fortes têtes, grandes gueules ou becs acérés qui formaient notre basse-cour. Aguicher, attirer, faire croire à chaque spectateur par un regard, que ce geste, ce mouvement du corps s'adressait à lui, qu'il était unique et avait toute notre attention. Provoquer sans choquer. Ne pas aller trop loin pour ne pas risquer le rejet ou pire...l'agression. Cela arrivait, parfois. Mais pas si souvent : dans les locaux nous étions à l'abri, loin des dangers de la rue...
Puis Bérénice nous a quitté sur un coup de tête, une dispute idiote avec un client agité qu'elle a fait jeter... et qui l'a surinée un peu plus tard dans une ruelle. L'imbécile !
L'autre, on ne l'a jamais revu, et selon les gars du Klan, on ne le reverra jamais : il a... changé d'air.
Toujours est-il que la place s'est libérée et que personne ne l'a prise. Les unes se sont contentées de continuer dans le même esprit que celui donné par Bérénice et d'autres ont osé. Si j'en faisais bien évidemment partie, je ne prétendais pas pour autant prendre la place vacante. Loin s'en faut ! Je travaillais pour moi, pas pour les autres. Hors de question que je me cogne toute la volaille, les cancans, les chicanes, caprices et autres disputes. J'avais déjà bien assez à faire de ma cohorte d'esprits moqueurs à toujours vouloir me crêper le chignon, sans en plus me farcir ceux des autres.
J'avais préparé ça dans le secret de ma chambre. J'écrivais depuis quelques temps déjà : mes rêves, mes souvenirs, quelques chansons dont je me souvenais et même quelques compositions personnelles. Je peaufinais ma chorégraphie sous le regard tantôt amusé, tantôt surpris d'Ornella. Il m'arrivait même de saisir dans ses yeux une pointe de désir, dont je jouais avec une satisfaction affichée. J'avais essayé de partager un peu de mes compositions aussi,, mais elle avait vite décroché. Ce n'était pas son truc et elle était de plus en plus souvent perchée. Son exil à elle c'était la néraïne. Chacun son truc, je ne vais pas juger, je serais bien gonflée de le faire, mais bon... cela lui coûtait cher, de plus en plus cher et je voyais bien qu'elle s'épuisait par tous les bout, par tous les orifices aussi pour se payer ses doses. Et même de me le reprocher parfois. Tant et si bien que j'ai par me décider à la fermer et me préparer à me trouver une autre crèche. Un exploit inutile : Lorsque j'ai retrouvé son corps sans vie allongé sur le lit, je n'ai pas réagi. Je me suis assise à son côté, j'ai passé doucement les doigts dans ses cheveux de jais et lui ai chanté une berceuse. Puis je lui ai rendu le baiser de la Miséricorde et j'ai prié pour que la déesse prenne soin de son âme. C'est bien le moins que je pouvais faire. Ridicule, insignifiant probablement, mais qui s'en soucie ? Personne. Pas plus que quiconque se souviendra de son histoire, de son parcours. Elle sera oubliée, son souvenir comme son corps emporté par les gars, emmenée je ne sais où et ne souhaite pas vraiment le savoir : il en sera de même pour moi un jour. J'aimais bien Ornella, elle s'était montrée vraiment généreuse avec moi, mais elle était clairement sur une pente très glissante ces derniers temps, alors que je remontai la mienne du fond de mon gouffre. Désagréable constat que de voir celle qui m'a aidée à me hisser hors du trou, y plonger elle-même et de ne rien pouvoir y faire... peut-être était-ce de ma faute après tout... ce ne serait ni la première, ni la dernière fois que j'aurais semé le chaos autour de moi. J'avais un don pour ça et pour m'attirer les pires ennuis, un don que je n'ai hélas jamais perdu.
En même temps pour le coup, j'en usais pour d'autres fins : me faire remarquer, me placer, faire parler de moi et puis surtout continuer de vivre et de réveiller les petits appétits mesquins, les vils instincts, les pensées perverses des clients du Satin. Que chacun sache qui j'étais et ce dont j'étais capable et au travers de ça qu'ils sentent et ressentent tout ce que l'existence -aussi sordide soit-elle- peut encore nous offrir de sentiments et de sensations et d'instants présents. Toujours la même rengaine en somme, Shoena jusqu'au bout des ongles.
Ou plutôt Calendula, car je m'étais choisi un prénom pour la scène. Calendula, une jolie fleur des villes et des champs, le coeur noir, la corolle jaune orangée -blond ragusien comme on disait par chez moi quand j'étais petite pour nous rappeler nos origines lointaines-. Son petit nom à elle c'était le souci,, ce qui ne manquait jamais de me faire sourire quand on faisait appel à moi. Là encore, je m'y retrouvais plutôt bien. Pour ce qui est des nombreuses vertus qu'on lui prêtait par contre... en tout cas je n'avais pas celle de repousser les nuisibles.
Bien au contraire je devais les attirer, tous ces cafards répugnants dont je devais me nourrir pour pouvoir survivre. Je les regardais là me mater alors montais sur scène avec mes comparses, que j'avais eu bien du mal à convaincre de me suivre dans mon petit numéro.
C'est ainsi que pour cette première, je commençais à danser, offrant la longue ondulation de mon corps avenant. Rester sous tension. Ne pas la libérer brutalement. tout au contraire la diffuser. Vibrer doucement, répandre l'onde sensuelle lentement. Attirer les regards. J'offrais d'abord en offrant quelques moment privilégiés à mes habitués. Ce faisant, j'attirai l'attention des autres qui pouvaient observer leurs regards concupiscents, emplis d'attente, Ils savaient que ce n'étaient là que les préliminaires.
Alors je forçais l'attention de tous en criant, en hurlant :

"- Sexe !!!"

Les musiciens entamaient leur partition et moi la mienne...

Ma langue glissait lentement le long de mes lèvres
" - Mets ta langue ou tu sais
non ne t'arrête pas
continue de lécher...
"
à ma gauche arrivait un homme nu peint en rouge en dansant tel un daymon, "il" jouait avec un serpent posé sur ses épaules. Un sourire carnassier aux lèvres, je les caressais du bout d'une langue très suggestive.
" - en total don de toi même
fais monter l'excitation
pour l'amour et la haine
"

Un rictus aux lèvre, je plongeais une main entre mes cuisses alors que de l'autre je soulignais ma silhouette en mouvements
"- mets ta langue ou tu sais
non ne t'arrête pas
continue de lécher
"

à ma droite arrivait une femme en robe de la haute. "Elle" pleurait et gémissait.
" - que j'aime quand tu fais ça
en total soumission
"

Alors que j'adoptais des postures provocantes, à genou, à quatre pattes, tantôt la croupe offerte, tantôt le visage, la bouche ouverte de l'avant et revenant en un incessant va-et-vient.
"Lui" proposait le serpent à la femme,

"- en total don de toi même
fais monter l'excitation
pour l'amour et la haine
"
"Elle" le regardait, se détournait entre dégoût et fascination
Je me relevais, de nouveau prédatrice et dansais en me caressant. J'ondulais toujours au rythme de la musique, me claquais une fesse d'une main, la flattais doucement de l'autre.
"- ça fait du mal ça fait du bien
ça fait du mal ça fait du bien
"

Puis je reprenais les mouvements de langue enroulant le rond de ma bouche, puis autour d'un majeur.
"- Mets ta langue ou tu sais
plus profond que ça
"
Je refermais mes lèvres dessus et le glissais dans ma bouche, le tournais, le faisais aller et revenir de plus en plus loin profondément.
"- Continue de bouger
j'aime quand tu fais ça
en total soumission
"
Je dansais lascive, m'approchais d'un spectateur, me mettais de nouveau à quatre pattes devant lui et oscillais sur les bras d'avant en arrière.
"- En total don de toi même
fais monter l'excitation

"Lui" continuait inlassablement de la tenter de son corps de son reptile. "Elle" poussait des gémissements et des cris entre plaisir et souffrance.
Je revenais sur scène, naïve, presque infante, sortais le doigt de ma bouche et leur faisais un doigt d'honneur.
"- Pour l'amour et la haine"
De nouveau le sourire carnassier...
"Elle", à genou, se prenait la tête et pleurait, "Lui" continuait de la harceler.
Je dansais en me caressant....
"- ça fait du mal ça fait du bien"
Elle relevait la tête souriante. "Lui" tendait le serpent.
J'ondulais au rythme de la musique...
"' - ça fait du mal ça fait du bien"
Je glissais les mains entre mes jambes et me pressais le pubis...
De nouveau le sourire carnassier...
"Elle", à genou, se prenait la tête et pleurait, "Lui" continuait de la harceler.
Je dansais en me caressant....
"- ça fait du mal ça fait du bien"
"Elle" relevait la tête souriante. "Lui" tendait le serpent.
J'ondulais au rythme de la musique...
"' - ça fait du mal ça fait du bien"
J'ondulais toujours au rythme de la musique, me claquais une fesse d'une main, la flattais doucement de l'autre.
"Elle et "Lui" se retiraient chacun par un coin de la scène
"- ça fait du mal ça fait du bien"

J'étais Calendula, danseuse au Satin Rouge, soeur défroquée, prêtresse de nos âmes perdues ici-bas et je continuais d'offrir au Chant du Divin par ma voix, par mon corps toute la turpitude de Samarth, de Luminis et d'Elechos.

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Re: Le bal des danseuses - Chronique de Calendula

Message par Theyr le Sam 26 Sep - 17:22

Voilà le tableau...

"- Laaa salope... la salope... oh la saloope...
La salope... ho la salope... la saaaloope."
Daniel Gélin, La vie est un long fleuve tranquille

"- La salope. Mais quelle salope...", je n'en revenais toujours pas, tout simplement. Pourquoi elle plutôt qu'une autre ? Parmi toutes ses fichues bonnes femmes, parmi tous ces sales types, il avait fallu que ce soit elle, ELLE, qui s'en sorte. De toute cette maudite expédition, après tout ce que nous avions pu traverser les unes et les autres d'épreuves, de supplices, de sévices. Avant, pendant et après notre fuite de Raguse, le destin, le Corps-divin ou je ne sais quoi encore avait réussi à la garder en vie ? Non, ce n'était pas possible. Seule l'oeuvre des pires daymons avait pu accomplir ça ! Et encore, jamais ils n'auraient voulu coucher avec elle ! Combien d'âmes avait-elle vendues pour continuer de vivre sa petite, sordide et mesquine existence ? Allez savoir... Non, ce n'était pas possible ! Je n'en revenais définitivement pas. Ornella était défoncée lorsqu'elle m'avait annoncé ça, elle délirait. Ce n'était pas possible autrement. Elle ne pouvait pas être ainsi passée entre les gouttes et s'en être tout simplement sortie. Pire encore, s'en être bien sortie ! J'enrageai, je pestai :
"- Rhaaa.... " une folle envie de cracher, de jurer me tordit le ventre. tout envoyer balader et aller vérifier ça immédiatement.
- Et pourtant, c'est bien vrai, exactement comme je te l'ai dit. Elle est on ne peut plus vivante...
- C'est bon toi retournes à ta néraïne et laisse-moi tranquille. Je ne suis vraiment plus d'humeur. ça fait juste deux jours que je te pleure, Je viens de me faire souffler dans les bronches comme jamais par Erela Lil'han. Ta foutue faute, tout ça ! Ta putain de piqûre de trop, alors lâche-moi maintenant !
"
Je lançai un regard vénimeux à la silhouette fantomatique de ma défunte amie qui se tenait négligemment, à demi dénudée derrière Markus. Debout devant sa toile, pinceau dans une main, son éternel chapeau mou sur la tête, le peintre me regardait en lissant ses longues moustaches recourbées. Nos regards se croisèrent. Il toussota avant de me prendre à partie :
" - Aurliez-vous l'amabilité de m'accourder quelques minoutes dame Calendoula qué je pouisse terlminer votle poltrlait ? Enn faiteé jé viens à peyne dé commanncer."
Il y avait dans l'inclinaison de son crâne comme une interrogation muette, dans son regard un léger reproche, une pointe d'indignation dans la voix qu'un léger sourire atténuait.
Markus Csaba était bien connu pour son excentricité, son goût immodéré pour la bonne chair, la boisson, les cigares et... les femmes. Surtout les femmes. Il en peignait autant comme autant. Les murs du Satin était recouverts de ses nombreux portraits. Filles de velours d'hier et d'aujourd'hui, qu'elles furent danseuses, filles de joies ou des rues. Chacune ou presque avait droit à son tableau. Un arrangement entre lui et la Dame du Satin. Accommodement qui lui permettait de profiter plus souvent qu'à son tour des services de la maison. Je ne saurais dire avec combien d'entre elles il avait couché, mais monsieur Csaba était ce que l'on a coutume d'appeler, un bon client, un très bon client même. Il me reprit à nouveau :
"- DA.mé CalenDOU..la ! Pourliez-vous fairre oune potite effort yé vous prie. Merci. Et essayer dé ténir em placé !", il me sourit appuyant chacune de ses syllabes avec son fort accent de je ne sais où... un accent à la fois rugueux, un brin guttural et chantant, un peu comme celui de...de...Radko. Je fermais les yeux et soupirai longuement.
" - Soublissime Dame Erella m'avait prlévonou que vous êtes pas trlès sage. Vous nne ténez po em place. C'est diiffiiciile trlavailler ainnsi. Markus sait fairre avec les filles comme toi. J'ai l'habitoude. Mais toi oussi tou dois fairre oune effort. Tou es oune souperbe danseuse. Je t'ai vu sour scène. Tou es trlès, trlès apétissante, oui. Le feu intérieur, la flamme qui jaillit par tes zieux et tes cheveux fous. J'aime beaucoup ça. Markus a connou oune femme comme toi autrlefois, chez moi, dans moun ville. Trlès, trlès forte carractère. Houla oui... Sang dé Braj coume on dit par chez moi...."
Il était du genre à s'écouter parler autant que je m'écoutais penser. Autant dire qu'à nous deux nous allions au devant d'une longue journée de cacophonie solitaire... Ignorant sa conversation, je terminais mon verre de vin alors qu'il remettait des petits tas de couleur sur sa palette en bois. Je l'observais. Il était plutôt bel homme. Tout à fait mon genre en fait. Robuste, volontaire, affirmé avec en prime le talent et cette liberté de ton que lui offrait son talent d'artiste. En d'autres lieux, d'autres temps, je me serais très certainement intéressée à lui, et même plus encore. L'idée de me l'offrir ici et maintenant me traversa l'esprit. Des images me vinrent, je l'envisageai dans différentes situations. Cela faisait si longtemps que cela ne m'était pas arrivé que j'en fut surprise, un brin émoustillée même. Il dut le percevoir parce qu'il s'arrêta au beau milieu de sa tirade sur cette Alenka et sa... "dévourante arldeur et soun insatiablé dézir qui se lisait jousqu'au tréfound dé soun rlegard..." et de plonger le sien dans le mien,, espérant saisir les fantasmes enfouis qui tentaient tant de dilater mes pupilles et d'émerger à la surface de mes iris.
Malheureusement, cette chaleur ne dura point et céda la place aux vents glacés et putrides d'autres images. Celles auxquelles j'étais désormais confrontée. Ainsi le torride et musculeux moustachu se transforma en un immonde et grotesque monstre lubrique... entre le porc et le sang d'orc. Comme tous les autres.
Prise d'un frisson, je cillai, tournai le regard, fuyai le sien. Il n 'insista pas. Bien au contraire. Dès lors, il se fit très prévenant. Se dirigeant vers l'armoire dans laquelle il rangeait les costumes dont il se servait pour habiller ses modèles, il en sortit un sublime manteau brocart d'étoffes précieuses, finement brodé de dorures et vint me le poser sur les épaules.
" - Tou portes cette veste pour réchauffer ouné zsi belle âme." Je le gratifiai d'un léger sourire de remerciement avant qu'il ne retourne à son chevalet. Et élégant avec ça. Il ne manquait vraiment pas de charme le bougre.
Le silence se fit. Ni gène, ni tension dans cet espace sans bruit. Juste un abandon, une dérive vers un ailleurs dans lequel je me projetai. Mes êtres chers, mes disparus, mes fantômes du passé. Toujours la même rengaine.
Inlassablement mon esprit revenait vers le point que je voulais justement éviter. En vain :
"- Radko... mon amour. Même toi je te trouve grotesque désormais. Pourquoi ne viens-tu jamais me hanter ? Tu n'es plus qu'une ombre, une silhouette sombre qui vient parfois me prendre au milieu de la nuit. Et je ne ressens plus rien désormais dans ces ébats oniriques. Plus de désir, plus de passion, même la langueur a fini par céder le pas à l'ennui. L'ennui de mon âme errante, le dégoût de nos corps unis et l'oubli : celui de cet enivrante odeur poivrée, de ces mains qui me firent femme, celui de ce visage qui fut le tien et que j'ai tant chéri... Le ferais-tu que je pourrais continuer d'espérer, un jour, raviver cette flamme en moi qui peu à peu s'éteint... si l'amour aussi se meurt...
Sentant le fin fil d'eau saline couler le long de ma joue prêt à goutter, je baissais la tête et regardais la claire larme choir, s'échouer et s'aplatir en plein coeur d'une planche du parquet, juste devant la plinthe du mur auprès duquel je posais.
Le silence était tel que j'en vins à m'entendre respirer et de me demander ce que faisait l'homme à mes côtés.
Alors que je relevai la tête, me tournai vers le peintre, il se détourna rapidement et se mit à essuyer ses instruments et à les ranger.
"- C'est terminé ?", lui demandai-je
Pour toute réponse, j'eus droit à l'un de ses célèbres rires si chauds, si vibrants, tout aussi tonitruant que lui :
"- Ha ! Ha ! Ha! Igen ! OOOh qué oui ! Et je té roumercie belle Calendoula. Tou a été très, très générouse avec moua ! Ho ! Ho ! Igen ! Igen ! Hát imígyen történhetett, nagyságos asszony !"
"- Si tu le dis..."
Je me redressai, marchai vers lui. Je fis quelques mouvement de la tête, de la nuque et des épaules pour un peu me sortir de mon engourdissement. J'ôtais à regret le précieux manteau dont je n'osais imaginer la valeur et la lui tendais :
" - Ravie de savoir satisfait.
- Plou qué satisfait. Tou m'a offert oune chose rarle. Il y a quelque chose ici dans ta tête, ici dans toun coeur et ici aussi dans toun ventre. Je voudrais te counnaitre mieux unn jourh pout-être, si tou veux. Unn jour, sinon pas grlav jé coumprends ça.
- J'imagine que c'est un compliment... Je vais le prendre ainsi en tout cas. Je te remercie, l'ami. Un jour peut-être...
"
D'humeur évasive, je me dirigeai vers l'entrée, saisis ma cape et mes gants.
" - Tou né vous pas rougarder ? "
Je lui répondis par la négative alors que j'enfilais et ajustai mes effets. Il rit amusé :
" - Hou...hou... tou es oune sacré nouméro toi. Je ne vais plou pouvoir vénir te regarder dounser toute nue maintenant, non. Dommaj. Ce sera différent après maintenant. Igen, igen. Bon couraj Dame Calendoula. Jé té revois oun autrle fois."
Il s'assit, fouilla son manteau et en sortit un cigare.
"- Au revoir, sieur Csaba." Je m'inclinais légèrement.
Au moment de sortir je ne pus m'empêcher de regarder le portrait.



Et je claquai la porte, furieuse. Foulant d'un pas rageur la moquette du couloir, je pestai en mon for intérieur :
"- Je déteste ces foutus artistes au moins à moitié autant que je me déteste.
- Jusque là c'est normal, tu en es une de ces artistes et pas trop mal foutue, si on ne tient pas compte de...
"
Je me figeai et pointai un index menaçant en direction du hin qui se cachait dans une ombre non loin de là :
"- Toi... n'essaie même pas !"
Puis je reprenais ma marche et mon soliloque :
- Je les déteste tous autant qu'ils sont. Plus encore quand ils ont du talent. Fichu peintre. Qu'il l'avale donc et s'étouffe donc avec son cigare. On a pas idée de tout asphyxier avec cette saloperie malodorante ! Il croit quoi ? Que c'est comme ça qu'une femme voudra aller le laisser fourrer sa langue dans sa bouche ?"
Je descendis les escalier et traversai la grande salle avant de sortir dehors en évitant, au passage, les regards. En particulier celui de la tenancière. J'avais déjà été à un doigt de me faire virer avec la mort d'Ornella, ce n'était pas le moment de...

L'air frais de la saison froide me saisit alors que j'ouvrais la porte d'entrée du Satin Rouge. Je m'en gorgeais à plein poumons. il me ramena instantanément à la vie :
" - Rhaa... la putain... Me dire ça et crever juste après. Foutre d'orc, ce n'est quand même pas possible. Pourquoi tu as déconné comme ça, la belle. Je t'avais pourtant prévenue..."
J'hésitai un long moment, prise entre chien et loup. Tantôt allant de l'avant, puis revenant sur mes pas, toujours marmonnant.
"- La salope... Ho la salope.. mais comment a-t-elle pu faire ? Combien de pompes a-t-elle léchées ? Combien de minous a-t-elle encore broutés pour s'en sortir ? Ce n'est pas possible.
- Et si c'était vrai, que feriez-vous ma fille ?" Je dévisageais le cadavre égorgé de la mère supérieure, incertaine.
" - Si je la vois, je lui dis quoi ? Je ne sais pas. Peut-être juste l'observer ? Non sûrement pas me cacher pour elle. Lui rentrer dedans oui ! Peu importe, j'improviserai. Je verrai bien sur l'instant. Mais quelle salope. Il faut vraiment que j'en ai le coeur net. Il faut que je sache !"
Il me vint des pensées toutes aussi folles que contradictoires. De la rage meurtrière pour me soulager de cette plaie, jusqu'à de folles et très embarrassantes embrassades. Enfin pour elle surtout... en ce qui me concerne ma réputation en est quitte depuis bien longtemps ! Ce serait plutôt drôle ça. J'imaginais déjà sa tête quand elle me verrait....
Je me précipitai dans les ruelles sombres de Sarmath. Direction le central.
"- Voyons voir si tu es encore de ce monde. Et si c'est le cas : parfait ! ça se passera entre toi et moi !"
Ivre d'une soudaine joie, je me mis à rire. Je n'étais peut-être plus si seule tout compte fait.
Et avec la Mazarine, une chose était certaine, j'allais vraiment vraiment bien m'amuser !

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Re: Le bal des danseuses - Chronique de Calendula

Message par Theyr le Lun 5 Oct - 19:28

Fragments de rêves - Dépossession et des possessions

Sortant de son bain, la longue liane rousse ondula jusque devant le haut miroir de sa grande chambre du Satin Rouge et s'y planta, s'y mirant, s'y admirant. Elle était si jalouse de cette beauté qui gagnait lentement en maturité, qu'elle croyait sienne. Vanité des vanités que de se croire belle, que de s'imaginer telle éternité alors que son lot pour ses tribulations, le tribu de sa turpitude ne serait pas différent de celui des autres, un jaillissement dans l'Océan de la vie, à peine l'écume d'un jour... et puis la chute et le retour à l'Onde.
Ce lieu n'était pas vraiment SA chambre, mais depuis la mort d'Ornella elle n'avait plus vraiment de chez elle. Elle avait éraillé un temps d'auberge en auberge, tantôt l'étoile de Luminis où elle se produisait de plus en plus souvent, avec un succès grandissant qui lui avait finalement valu l'intérêt d'une toute autre clientèle... celle de la noble maison D'Epistas.
L'aider un peu pour cela, mon pauvre amour, ses vilaines façons, sa fâcheuses manie de toujours s'emporter en un tourbillon brutal et sauvage était ô combien distrayant mais là... cela pouvait ouvrir de toutes autres possibilités. Oh oui, tellement d'autres...
L'auberge de la dernière chance, quant à elle, était un peu banale, des êtres sans grand intérêt qu'une éternité de vies avait rendu insipides, ennuyeux au possible. elle ne l'aimait pas, nous en avions décidé ainsi.
Le seul endroit à vraiment nous satisfaire était le luxe carminé du satin, de cette chambre dans laquelle elle se sentait chez elle. C'était son refuge à elle et si elle l'avait pu, elle ne l'aurait partagé avec personne ! Mais il le fallait bien : les règles de la maison close...
Tout d'abord une pensée si triste, une complainte si fragile, une mélopée glissant comme un long soupir de reproche empli d'un insondable mélancolie :
"- Ohh...mon amour, tu m'as tellement manqué..."
Puis un souffle lent, un appel au Chant, celui du passé, celui du souvenir. L'enfant. Le couvent. La détresse. La solitude... oui tout ceci était encore là en elle, tapi tout au fond de la demeure de son âme. Ouvrir la porte de sa mémoire, la laisser envahir ce corps, suivre le flot de ses émotions et s'y fondre. tout ceci était devenu si simple, si facile.
User des subtils moyens. Parvenir à ses fins. Enfin étancher sa soif et combler sa faim : par la Chair et le Sang de nouveau... ressentir et posséder.


Diantre, j'en tenais encore une bonne... J'avais cru un temps pouvoir décrocher mais non, pas moyen. Je sentais que j'étais encore en train de perdre pied dans cette incessante lutte avec le nectar divin, le fruit de la déraison : le vin. Mais l'ivresse, toujours l'ivresse comme une messe, j'en avais besoin. Et puis quoi ! C'est pas comme si un avenir radieux m'était promis ! Merde à la fin ! Pourquoi toujours me perdre dans des fichus principes que je n'arrivais pas à me faire respecter et dont plus personne dans ce dépotoir ne se souciait guère. Bon, peut-être quelques uns qui voulaient se donner un genre, ou pire voulaient vraiment y croire. Pfff... au final aussi frappés que les autres grand malades.
L'âpreté et l'amertume du vin se répandaient en moi, distillant leur cortège de ressentiment à m'en retourner la tête. Il me fallait aller me coucher. Mais je continuais de lutter, de retarder l'échéance. Rejoindre la marche du rêve était toujours cette même angoisse, tant je craignais ce que j'allais y croiser, ce que j'allais en ramener. De la matière brute ou distillée qui me servirait à composer, créer. Peut-être oui... seulement dans le meilleur des cas. Pour mon malheur, il y avait tout le reste : ces visions, toutes ces atroces visions. Le passé ? le présent ? l'avenir ? ou bien des fantasmes, encore des déchets de mon esprit malade, traqué par ses ombres qui refusaient de retourner à l'éternité ? Comment le savoir ? J'aurais voulu n'être que folle mais parfois, lorsque je recommençais de croire que je n'étais que cette âme meurtrie en proie à sa démence, il se passait un évènement, un simple moment anodin, un petit quelque chose et je me souvenais de l'avoir déjà vu en rêve, endormie ou bien éveillée. Cela se passait toujours de la même façon, un long frisson me pénétrait la chair et me glaçait jusqu'à l'os, une ombre passait, s'insinuait et la vision suivait. Si claire, si réaliste, elle s'emparait de ma raison et de mes sens m'entrainant littéralement dans un autre réel, celui du Chant, là où tous les possibles se mêlent, s'emmêlent et de démêlent tissant une inextricable toile dont nul esprit ne saurait se sortir... nul, sauf ELLE. Et Elle était là tapie, presque endormie et Elle attendait, Elle m'entendait. Je la sentais porter son attention sur la Chanson de ma vie, petite mélodie de cette enfance qui résonnait encore au fond de moi, de ces larmes qui coulaient sur ce triste visage couvert de ces petites tâches brunes qui sont l'apanage des belles et fières nordiques aux cheveux roux, à la peau blanche, si blanche...
Je la voyais se mirer dans cette épaisse glace, et se haïr et se pleurer. Je la voyais se découvrir hors de cette crasse qu'on avait eu tant de mal à lui extirper des pores d'une peau qu'elles avaient longuement frotté, gratté, et encore tripotée et triturée, inlassablement, invariablement jusqu'à ce qu'elle retrouve cette teinte froide et blafarde qui faisait d'elle l'étrangère parmi toutes ces étrangères.
Je découvrais sa nudité soudain exposée à toutes ces femmes dont elle ignorait la veille jusqu'à l'idée de leur existence. Je la voyais farouche rebelle soudain effarée plongée dans une réalité sur laquelle elle n'avait plus aucune prise.
Je l'entendais renifler, je percevais le sifflet de son souffle court et la sentais tenter de retenir, de réprimer les longs sanglots qu'elle s'apprêtait à verser alors que cette ronde et vilaine sorcière en uniforme venait se poser derrière elle et saisir sa longue et lourde tignasse rousse à peine séchée et, de lever une vieille lame tordue au fin fil tranchant, tellement usée à force d'être encore et toujours affûtée.
Je lui soufflais de se contenir, de ne plus gémir, de ne pas pleurer. Je ne voulais pas qu'Elle nous entende. Surtout pas. Je l'enjoignais à ne pas nous livrer à Elle dont je sentais l'omniprésente attention peu à peu s'éveiller :

"- Shoena... Shoena...je t'en prie, tais-toi. Sois forte, mon coeur. Ta maman toujours t'aimera..." Je lui soufflais ces mots que j'avais entendu autrefois, qui avaient tentés de me rassurer, je les lui murmurais pour qu'elle seule puisse les entendre, qu'elle se souvienne de celle qui la porta, lui offrit la vie et toujours la choya...jusque ce jour qui fut, pour l'enfant que j'avais été, celui de l'Abandon.
Elle tint bon pourtant, jusqu'à l'instant où la perfide lame trancha tresses, nattes et mèches. Ainsi, les fins fils tendus par cette malhabile main toute fripée se rompirent instantanément. La petite fille ferma les yeux, nous plongeant dans les ténèbres glacées. Je sentis les larmes s'écouler le long de la joue jusqu'au bas de mon menton.
Le silence. Puis le plic et le ploc de gouttes qui tombent sur le sol de pierre. Des myriades de myriades d'yeux étranges aux milles facettes luminescentes s'ouvrirent et se tournèrent vers moi, m'épiant, me sondant, me révélant le tourment de cette insatiable faim qui La dévorait.
Je fus instantanément pétrifiée. Mon âme en proie à une indicible terreur se débattit, frappant, cognant se heurtant aux granitiques murs cette prison qui venait de se refermer autour de moi, me contraignant par la terreur jusqu'au plus profond de ma chair. Je me mis à hurler et mon cri fut une telle stridence qu'il fit voler la pierre en éclats.

Le fouet de la gifle que l'on venait de m'infliger fut une telle fulgurance que je fus contrainte d'ouvrir grand les yeux. Une silhouette se dressait devant moi. Au travers de la brume qui me troublait le regard je distinguais un doigt pointé sur moi. Au travers du sifflement qui se diffusait sur mes tympans, je percevais une voix, claire, ferme et précise :
"- Maintenant tu vas te taire, petite souillon ! Cela suffit. Je ne veux plus entendre un mot. tu devrais t'estimer heureuse de ne pas te retrouver à la rue. C'est une chance pour toi d'être accueillie ici, au sein de notre congrégation. D'autres ne l'ont pas eue. Et que celles qui l'ont eue se le tiennent pour dit. Ce n'est pas un dû. Plus personne ne veillera sur vous désormais. Chacune d'entre vous se trouve sous le regard du Vigilant et lui seul, par mon entremise, peut encore vous épargner la mort qui rôde partout au dehors de ces murs. Seul votre dévotion pourra sauver vos âmes pécheresses. Piété, don de soi à l'image du Saint-Sacrifice du Corps-Divin.
à présent que chacune d'entre vous s'en retourne à ses tâches. Corps-Dieu, ce n'est pas une saltimbanque qui vient se donner en spectacle...
Soeur Ventine, je veux que nos novices soient toute prêtes à une revue, en ordre après les vèpres. Je m'en occuperai personnellement. Cela inclue cette petite...ShOvinsgud.. Shovinsgard..
."
Alors qu'elle cherchait ses mots, des murmures parcoururent le groupes de jeunes filles en uniformes amassées près de la porte derrière moi.
"- ShOwinskar, Soeur Philippine, elle s'appelle Shoena ShOwinskar.
- Peu importe son nom. ShOw, Show fera parfaitement l'affaire. Inutile de nous encombrer avec les noms barbares de ces sauvages de nordiques. Nous sommes sur des terres civilisées ici et il est plus que temps qu'elle apprenne à se comporter comme telle.
- Fort bien mère-supérieure. il en sera fait selon votre volonté.
"
Après un dernier regard scrutateur, la mère-supérieure se détourna et se dirigea vers la sortie :
"- L'incident est clos. Mazarine, veuillez me suivre, nous avons d'autres chats à fouetter. Quant à vous mesdemoiselles, dispersez-vous et retournez immédiatement vaquer. La prochaine que je vois à bailler aux corneilles ira terminer de bailler au cachot ! Et que l'on ne m'interrompe plus dans activités aujourd'hui. Il est inacceptable que je doive m'occuper de tout ici. surtout de telles trivialités. Je l'ai entendue crier jusque dans mon bureau."
Puis d'ajouter véhémente :
"- Prenez vos responsabilités mes soeurs, vous agissez au nom des dieux. Fermeté, efficacité. Je veux de l'ordre dans notre maison. La complaisance, c'est le chaos. Aller, aller,... L'oeil d'A'gloth est sur vous, ne l'oubliez pas car Lui ne vous oubliera pas."
Elle claqua plusieurs fois des mains avant de sortir accompagnée de cette jeune fille qui n'avait cessé de me détailler à la dérobée une légère moue méprisante aux lèvres, jusqu'à ce que je me tourne vers elle et que son regard aussitôt ne s'enfuit.
"- l'Oeil d'A'gloth est sur nous", répétèrent-elles en choeur avant de s'exécuter.
Je reportais mon attention sur ce visage fatigué, ces yeux bouffis par les larmes. Sur ce grand corps malingre et affaissé aux épaules voûtées. Cette peau si pâle, presque blafarde sous la faible lueur du jour. Cette tignasse hirsute qui ne ressemblait plus à rien.
La soeur quon appelait Ventine s'approcha lentement de moi et me posant la main sur l'épaule, me murmura d'une voix si calme, si apaisante :
"- Tout va bien, Miss Shaw ?"
Je sentis une douce chaleur m'envahir, m'éloigner des ombres du passé et me ramener à la vie. Ma vie, mon corps. Ma Chair et mon Sang en ce moment présent, celui de la femme que j'étais devenue ici à Luminis, bien des années après. Je penchais la tête sur le côté, posais le visage sur cette main qui venait d'apporter son ferme appui son mon épaule. Je la caressais doucement de ma joue, laissant mon soulagement s'exprimer. Tout d'abord par une pensée si triste, une complainte, une mélopée glissant comme un long soupir de reproche empli d'un insondable mélancolie :
"- Ohh...mon amour, tu m'as tellement manqué..."
Et par le souffle et les mots que je pouvais à nous libérer, faire respirer :
"... ne t'inquiète pas, cela va passer. Cela finit toujours par passer."

Et toujours de m'interroger sur celle qui, d'entre nous, venait de s'exprimer : était-ce moi ou bien Elle ?


Dernière édition par Theyr le Sam 10 Oct - 17:38, édité 1 fois

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Re: Le bal des danseuses - Chronique de Calendula

Message par Theyr le Mar 6 Oct - 16:51

Fallait-il sauver Willy ?

"Quand j'aurais trouvé celui qui t'a fait ça, je serais pas aussi rapide et discret que lui. Moi j'fais dans le sonore et le dégueulasse. C'est mon style. Et quand y' sera enfin crevé, son Enfer aura un goût de Paradis tellement qu'il aura dérouillé." Marv- Sin City


Lorsque j'entrai dans la pièce, je savais déjà précisément ce qui allait se passer. Je l'avais vu. Nous l'avions passé en revue, chacune des informations récoltées avait été étudiée : les pièces, le nombre de personne présentes, leur valeur, leur équipement, leur détermination, leur organisation. Et franchement, nous en avions vite fait le tour : c'était un con de gang de toquards qui pétait bien plus haut que son fondement et qui avait la sale manie de lever filles et gamines du quartier avant de les jeter après usage. Les pires minables qui soient, tous autant les uns que les autres. Une bande de sales cradots dirigés par cette petite merde de Willy. Et ça se prétendait être l'avenir de Sarmath... j'aurais pu en rire si je ne m'était pas sentie obligée de bien faire les choses, de ne pas prendre de risque et de rapporter les précieuses information au prix d'un sacrifice que je regrettais plus qu'amèrement. ça pour donner de ma personne, j'avais dû donner de ma personne... L'idée même de le faire au départ ne m'avais pas choquée plus que çà. Le sale boulot, c'est  pas comme si je ne connaissais pas. Se faire trousser et baiser par des brutes, des crasseux et même bien pire, j'avais déjà donné. Mais un peu trop justement... je n'avais pas mesuré à quel point ces relations forcées m'avait changée. Mais qu'est-ce qui déconnait chez moi pour continuer de faire des trucs pareils ...? C'est pas comme si je n'avais pas eu le choix... Le dégoût et la souffrance s'étaient aussitôt emparées de moi lorsqu'il avait commencé à me besogner. Ce fut brutal, rapide...et très court, fort heureusement. Il venait tout juste d'en finir avec une autre fille et il ne lui restait plus vraiment de jus à répandre. J'avais pu contenir mes gémissements la tête enfouie dans l'infect matelas crasseux de la chambre minable qu'il osait qualifier de bureau. Tout ce que je vivais, tout ce que je ressentais me faisait horreur, me répugnait au plus haut point. à commencer par moi.

Pour cette seconde visite, je devais la jouer dure et facile, faire semblant de sourire, tout observer et être prête à agir. Car contrairement à la première, cette fois-ci il était bel et bien question d'agir. Rapidement, efficacement : je devais entrainer et neutraliser le Willy dans son bureau. Pendant ce temps-là les autres forceraient la porte, tandis qu'une dernière, entrée  en toute discrétion à mes côtés, assurerait nos petits culs, prendrait les leur à revers.
Lorsque j'entrai dans la chambre, que Willy referma la porte à clef, une profonde angoisse me saisit. Je fus submergée par tous ces fantasmes et souvenirs, en proie à une vague de panique qui venait de me submerger. Trouver un mât auquel s'arrimer, s'accrocher à la barre, ne pas se laisser emporter par le flots tumultueux de mes émotions. Trouver un refuge, une zone d'accalmie. C'est ainsi que le courant m'entraina vers la Grotte. Le fragile esquif de mon âme s'échoua là dans Sa crypte. Elle s'éveilla, n'attendant que moi. Elle ouvrit sa myriade de myriades d'yeux qui me figèrent aussitôt lui offrant ma Chair en pâture.

Toujours cette pensée si triste, cette complainte si fragile, cette mélopée glissant comme un long soupir de reproche empli d'un insondable mélancolie :
"- Ohh...mon amour, tu m'as tellement manqué..."
C'était un appel à l'abandon de soi, à l'abandon à l'autre. Celui de deux êtres trop longtemps séparés, si longtemps, si injustement...
Puis un souffle lent, un appel au Chant, celui du présent. La jeune femme. Le viol. La détresse. La solitude... oui tout ceci était encore là en elle, juste là à fleur de sa peau si douce, si blanche. Clore la porte de sa mémoire, envahir ce corps, suivre le flot de ses émotions et en endiguer la source. Tout ceci était devenu si simple, si facile.
User des subtils moyens. Parvenir à ses fins. Enfin étancher sa soif et combler sa faim : par la Chair et le Sang de nouveau... ressentir et posséder.

Glisser simplement sur le sol, se poser sur le lit et y inviter ce mâle. Lui faire sentir la disponibilité de ce corps, éveiller en lui le désir, le stimuler, se jouer de lui et attendre le moment.
Le fracas non loin dans la pièce à côté, les cris. Colère et frustration du mâle dont  l'ardent désir vient d'être contrarié. Toute cette énergie qui va bientôt devenir rage et destruction. Cela se lève, retire l'arme de métal de son étui et l'agite comme il aurait voulu le faire de ce petit sexe tendu sous ses vêtements, quelques secondes auparavant. Faire de même, ouvrir ce sac posé sur le sol, y saisir l'instrument de mort. Se lever, lui emboiter le pas, glisser en silence jusqu'au mâle qui introduit une clé dans une serrure, l'enclenche et fini par ouvrir la porte. Et là... poser la pointe du canon sur cette nuque et délivrer par le souffle de ce corps, en un long soupir, juste au creux de cette oreille, de la pensée les mots :
"- Ohhh...mon amour, tu vas être bien sage..."
Sentir contact des lèvres sur la peau, sentir la peur se mêler au désir, la rage à la frustration. Et percevoir toutes ces émotions atteindre leur point culminant, l'instant précis où la tempête devrait se déchaîner, la foudre s'abattre de toutes parts... :
"- Espèce de salope... tu vas me le payer !
-  chhttt... c'est terminé, mon amour. Ces mots garde-les : ils seront les derniers...
"
Saisir toute cette énergie, s'en emparer pour s'en repaître. Observer ce mâle se vider instantanément de toute cette sublime substance, le sentir tenter de s'accrocher alors qu'il sait déjà. L'accompagner jusque dans cette grande pièce où d'autres femelles tiennent d'autres mâles en respect. Puissance et soumission. Sensation lointaine mais plaisante. Ceci ouvre les mains et s'agenouille : demain ceci connaîtra à nouveau la longue agonie de la vie. Cela refuse et meurt, debout. Tout est si simple, si ordinaire. L'ennui se rapproche. Elles perdent leur souffle avec ce mâle, tentent de soumettre cet être pourtant si fragile, faire de lui leur esclave. Il dépose les armes mais il reste encore une lueur de ce qui fut sa flamme. Le refus de se soumettre et de nouveau la rage. D'un dernier souffle, en un murmure, l'éteindre... :
"- Ohhh... mon amour, tu vas tellement me manquer..."
Comme tout ceci est charmant. Une ombre passe dans le regard de celle qui ordonne et à qui tous obéissent. Partager ce regard, vouloir s'emparer de la puissance qui en émane, la faire mienne. Ressentir de nouveau...le douloureux désir comme une promesse de plaisirs à venir. D'un mouvement de la tête, elle donne le signe.
Ce mâle aussi saisi les signes. Il sait que c'est l'instant et pourtant, les mots lui reviennent et il flambe, une dernière fois :
"- Espèce de salope..."
Cela savait que ces mots seraient les derniers.


Non Willy cette fois plus rien ne te sauvera. J'ai tiré sur le chien. J'ai actionné la gâchette. L'onde s'est répandue dans mon bras, par mon épaule jusque mon torse. J'ai encaissé, sans broncher. Willy a fermé sa grande gueule, une bonne fois pour toute.
Machinalement je me suis essuyé le visage, puis me suis agenouillée près du corps.
Les autres m'observaient, épiaient mes réactions. Je n'en ai affichée aucune. Comment l'interpréter ? Elles ne le savaient pas. Comment l'auraient-elles pu ? Pour cela il aurait fallu qu'elles aient connu ce qu'a connu mon ventre, ce qui a brisé mon âme, meurtri ma Chair. Mais qui sait peut-être le savaient-elles ? Nous n'étions peut-être pas si différentes. M'auront-elles alors devinée ? Me reconnaitraient-elles pour l'une des leurs si elles savaient Celle qui se terre, là, tapie tout au fond et qui attend.
J'ai tué, souvent. Par miséricorde, je crois... mais l'était-ce vraiment ? était-ce seulement moi ? Cette fois-ci ce fut différent, j'ai agi en conscience. Un geste volontaire, un meurtre. Je le savais et cela m'indifférait totalement.
Que se demandèrent-t-elles à ce moment ? Si je savourais ma vengeance ? Si j'estimais avoir lavé la profanation de ma chair ou de celle des autres ? Si elles avaient su comme il n'en était rien. Partout en moi, en chacune des fibres de ma chair, dans le bouillonnement de mon sang, il y avait toute cette colère, toute cette rage qui ne demandait qu'à se libérer en un déferlement d'horreur et de violence.
"- Cal... c'est terminé. Tu viens ?"
Alors que mes complices se détournaient et commençaient à s'éloigner, je me penchai sur le corps et le fouillais. J'en tirai une bourse que je fis glisser aux pieds de l'une de mes complices. Cela aussi m'indifférait. Je saisis un poignard, joliment façonné. Un objet de qualité, le seul probablement qui ait jamais foulé cette foutue porcherie. Je l'observais, le jaugeais et décidais de la garder. Je savais l'usage que j'en ferais : j'avais vu dans ces visions comme il profanerait leur immonde Chair, comme il répandrait leur sang impie.
J'aurais tant aimé avoir le temps, qu'elles me laissent seule avec lui et cette lame acérée. Pouvoir trancher sa chair lentement, entendre ses hurlements, observer sa peur, le voir me supplier durant sa lente agonie. Et toutes ces visions encore qui auront hantés mes jours et mes nuits, depuis... depuis.
Je savais que j'avais nettoyé le monde de cette immondice, renvoyé cette souillure aux abysses. Et je savais que tôt ou tard, je recommencerai encore et encore à chaque occasion qui me serait donnée d'éliminer l'un de ces infectes insectes qui auront le malheur de mettre leur misérable existence à portée de mon arme. Peu importe les méthodes, peu importe les moyens, seule la fin comptait. La leur plutôt que la mienne.
Je regardai une dernière fois le corps grotesque, tête avachie par dessus les genoux dans cette mare sombre qui s'écoulait de ce trou foré dans son crâne et s'étalait au sol lentement. Je me penchai et lui déposai le dernier baiser, celui des soeurs de la Miséricorde.
Je me levai et emboitai le pas. Notre groupe quitta l'appartement en silence. Il n'était rien besoin d'ajouter. Une nuit comme une autre régnait sur Sarmath, une nuit de haine et de sang dans la lumineuse cité du vice et du pêché.

Je me tenais là nue dans mon bain, le corps tremblant, le visage couvert de larmes.
J'avais fini par m'échapper de l'emprise et fuir le cauchemar de ces horribles pensées qui surgissaient encore et toujours. De ces fantasmes sanguinaires qui m'assaillaient, m'appelaient, m'invitant à commettre ces horreurs en Son nom. Jusqu'à présent j'avais couru sur le fin fil du rasoir et échappé au pire. Mais je savais, -oui je savais !- qu'un jour viendrait où je franchirai la limite, l'ultime frontière qui me séparait de ces terres de monstruosité et ferait définitivement de moi l'une de Ses esclaves. J'étais Sa Promise, et notre union était inéluctable.
Je plongeai une dernière fois le visage dans l'eau claire. Je me levai lentement et sortis du grand bassin de cette immense chambre, à l'étage de la maison close.
Je me posai devant l'épaisse glace et longuement y mirais, y admirais ce grand corps sculpté, oeuvre d'art et de chair jour après jour, affiné, ciselé, afin d'en libérer tout le potentiel de création et de destruction. Plus de pleurs, plus de haine pour l'heure. Je me retrouvais enfin, ici chez moi, loin de toute cette crasse que j'avais eu tant de mal à extirper des pores d'une peau que j'avais longuement frottée, grattée, et encore tripotée ou triturée, inlassablement, invariablement jusqu'à ce qu'elle retrouve cette teinte froide et blafarde qui faisait de moi celle que l'on reconnaitrait désormais comme étant l'une des leurs. Une Belle de Carmin parmi toutes les Belles du Satin.

Mieux valait lui que n'importe laquelle d'entre nous. Toujours mieux vaudrait n'importe lequel d'entre eux qu'une seule d'entre nous, pensai-je.
De l'autre côté du miroir, j'observai la silhouette sombre se tenir là debout toujours si calme, les bras croisés, légèrement adossée sur le mur près de la porte d'entrée. Elle posa sur moi ses yeux si clairs, si incisifs, si pénétrants.
Nos regards fusionnèrent le temps d'une communion silencieuse. Un léger assentiment et elle se retourna, ouvrit la porte.
"- à bientôt, Miss Shaw." Elle franchit le seuil dans un bruissement de cuir et de toile et la referma derrière elle.
J'étais à nouveau seule. Repue, ELLE était retournée dans son antre. Là-bas en ce cet abîme caché en chacune d'entre nous, en ce lieu où nous n'osons porter le regard de peur qu'il ne vint à troubler son sommeil. En ce territoire du Chant où tous les fils se rejoignent, se mêlent et s'entremêlent et où ELLE veille.
Je soufflais doucement, me mis à fredonner. Je brossais lentement ma longue chevelure de feu, la tressais, la nattais soigneusement, puis revêtais à nouveau mon costume de scène en me songeant qu'un jour peut-être je pourrais être moi, rien que moi.

Mais pour l'heure... il était temps d'à nouveau me donner en spectacle, de me livrer  toute entière à la turpitude de ce monde.


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Re: Le bal des danseuses - Chronique de Calendula

Message par Theyr le Mar 6 Oct - 17:40

Le Cas Show - Couvent de Raguse


"- Shoena ! Au cachot !"
Alors que Sœur Cécilia m'infligeait la sanction, l'émoi, suscité par mes tribulations dans la salle d'étude se fit murmures amusés, gloussements de rire à peine contenus :
"- Au cashow, le cas Show... au cashow, le cas Show..."
Je lâchai la bure d'Althéa et lui feulai entre les dents :
"- Tu ne perds rien pour attendre...langue de vipère. Ne t'avise jamais plus d'insulter ma mère !"
Je me levai et distribuai les regards sombres et menaçants à mes coreligionnaires.
Je venais encore de m'empêtrer dans les rets de mon sale caractère et allais me diriger droit dans la cage de métal et de pierre. Pour combien de temps encore ... ?
"- Sang de Braj ! Vous n'êtes qu'une barbare... quant à votre mère, elle n'a eu que ce qu'elle méritait. Que vous le vouliez ou non, ce n'était qu'une vulgaire catin..."
Je me ruai de nouveau sur elle et m'apprêtai à lui asséner un violent coup de pied lorsque le fouet de la voix de la mère-supérieur claqua, s'enroula autour de ma jambe la retenant, lui intimant de ne pas s'abattre sur la noble novice sous peine de très lourdes représailles.
"- Show ! Cessez ceci immédiatement ! Ou par A'gloth je vous mets en pénitence jusqu'à ce que le Voile se lève."
Autant dire l'éternité... Cette fois-ci, je fis complètement volte-face et m'éloignai d'Althéa. Détresse, rage, dépit déferlaient en moi comme autant de puissants vents contraires qui s'affrontaient sous mon crâne.
Mère était morte. Morte ! Elles me l'avaient annoncé au début de la journée, sans même préciser de qui ou de quoi. Un tragique accident... ça ne voulait rien dire ça, espèces d'idiotes ...!
Les larmes montèrent à nouveau à mes yeux, une boule se noua dans mes tripes, dans mon torse et dans ma gorge. Et il fallu encore tout réprimer, avec toute la force, toute la violence qui s'était emparée de moi. Je fus prise d'une irrépressible envie de crier, de hurler tant et tant que tout ce fichu temple ce serait effondré sur ces maudites sœurs, que le monde lui-même se serait mis à se compresser fort, si fort qu'il aurait fini par éclater comme pastèque. Miséricorde ?! Mon cul oui...!
Et cette crétine d'Althéa qui n'avait pas trouver mieux que d'en rajouter... Rhaaa ! Je poussais encore ce CRI ! que je ne pouvais que terrer dans l'antre de mon ventre et pousser de l'intérieur. Se taire, serrer les poings, y enfoncer les ongles dans la peau à y faire remonter le sang au travers de la chair. Mon regard dû trahir mon intention d'y retourner et de la frapper car la mère-supérieur fit une fois de plus claquer le fouet de sa langue pour m'intimer de me soumettre à ses ordres et de la suivre. Mais par l'entremise de quel daymon parvenait-elle à toujours se trouver là aux pires moments ? Et d'ainsi deviner tous nos gestes et pensées ? Je n'osais imaginer que c'était le Vigilant qui l'inspirait, accordant telle faveur à pareille femme. J'en tremblais. C'eut été si pernicieux d'ainsi lui offrir ce pouvoir dans le simple but de… de me contrarier, de me frustrer, de m'empêcher de soulager ma fureur et ma rage sur cette...
"-... fichue imbécile !", je lui lançai un dernier regard empli de colère et rejoignis ma geôlière.
Ce fut dans un silence glacial que nous descendîmes jusque dans le sous-sol du couvent. J'entendais le pas lourd de Philippine, celui bien plus feutré de son ombre Mazarine traînasser ses petits pieds sur le sol de pierre.
Je fermai les yeux et suivai au son cet itinéraire si souvent emprunté jusqu'au cachot froid et humide dans lequel je séjournais régulièrement depuis mon arrivée ici 4 ans auparavant. Jours avaient succédé au jours dans ce monde où la nuit était devenue quasi permanente. Très souvent aussi amers que les insipides rations de nourriture auxquelles nous avions droit en guise de pitance. J'avais lentement grandi, mon corps changeait prenait des formes. J'étais déjà fort différente des autres pensionnaires du couvent à mon arrivé, mais depuis quelques mois cela devenait de plus en plus visible. Plus grande d'une tête que le plus grande, la chevelure et le tempérament de feu et puis toutes ses formes que l'on exigeait que je cache, que je comprime sous une bure devenue bien trop petite. J'étouffais, ainsi cloisonnée, enfermée. Fort heureusement j'avais été mise à la charge de sœur Ventine, à la bibliothèque et je pouvais écrire et lire à loisir, m'échapper dans cette bulle que mon imaginaire créait à mesure que mon esprit découvrait, au travers de mes lectures, le monde et ses innombrables faits et mystères. Tout ce savoir que l'on avait mis à portée de mes mains et dont je m'étais emparée, que j'avais fait mien avec passion et voracité. Il n'y avait qu'ici que j'arrivais à me canaliser, à concentrer mon énergie et à oublier… la rage.
Mais pour l'heure, j'allais devoir encore prendre mon mal en patience et me contenter des froides et longues journées de cachot. De l'eau croupie et du pain sec. J'entrais dans la pièce étroite sans même y être invitée et me retournai vers la mère-supérieure qui ne manquerait pas de me faire le sermon, comme toujours. Je la regardais un peu lasse, la fraîcheur commençait déjà à m'imprégner la chair, l'humidité à se mêler aux fibres de ma robe. Je mettais dans mon attitude toute la distance dont j'étais capable. Sœur Philippine se posa devant l'embrasure de la porte, comme si elle voulait en fermer le passage,  ou bien m'indiquer que c'était elle qui le contrôlait. Elle invita Mazarine à s'éloigner, lui précisant qu'elle souhaiter me parler en privé. J'observais la réaction de surprise et de dépit de la jeune femme, à l'accoutumée toujours collée comme une ombre à la grosse Philippine. Elle avait toujours eu cette sorte de moue, ce pincement de la bouche lorsqu'elle était mécontente. C'était amusant de le voir, d'autant que je doute qu'elle s'en fut un jour rendu compte. Probablement un trait de famille qui se transmet d'une génération à l'autre comme on en voit tant. J'adorais noter tous ces signes révélateurs de pensées que les unes ou les autres auraient souhaité cacher mais que leur corps laisser involontairement s'échapper. On apprenait tant de ces petites choses. Celles du moment était la contrariété et la soumission de l'une ; l'impérieuse domination de l'autre à qui le geste n'avait pas échappé non plus. La Supérieure était douée elle aussi à ce jeu-là. Peut-être même la meilleure d'entre nous.
Quoi qu'il en fut, Mazarine s'éloigna mollement alors que Philippine se tournai vers moi et entamai son sermon :
"- Plaise au Vigilant que vous soyez un jour pardonnée ma fille. Mais sachez qu'il ne tournera pas l’œil en une autre direction. Croyez bien que je compatis à votre douleur : votre mère -quels que furent les si nombreux péchés qui entachèrent sa vie- n'en reste pas moins votre mère."
Elle marqua un temps, prit une longue inspiration, avant de reprendre, sur un ton qui voulait exprimer toute la fatalité qui lui échoyait :
"- Malheureusement, les chiens ne font pas des chats et je ne suis vraiment pas certaine que vous fassiez exception à la règle. Je ne sais vraiment pas ce que je vais faire de vous... dans les conditions nouvelles qui sont les nôtres, je crains fort de devoir me passer de votre présence en ce couvent. à moins bien entendu que vous ne fassiez de réels efforts pour vous intégrer à notre communauté..."
Elle laissa traîner sa phrase. Ses mots comme son regard glissèrent le long de ma silhouette qui depuis peu avait commencé à muer, à se transformer, prenant rondeurs et formes. Je pris alors conscience avec dégoût de ce qu'ils impliquaient. Comment osait-elle ? Me proposer à moi d'entrer dans ces jeux dont les plus hardies des novices faisaient parfois des gorges chaudes, se gaussant des « talents » déployés par la Mazarine pour obtenir et conserver sa place auprès de la souveraine des lieux. L'imaginer avec cette pauvre fille était déjà totalement répugnant, me représenter dans pareille situation confinait au cauchemar éveillé.
Et il fallait que j'en sorte au plus vite !
Je ne sais quel fut l'indice qui lui révéla mon émotion mais elle le saisit et afficha à son tour son désappointement. C'est alors que la panique s'empara de moi. Les pensées affluèrent à mon esprit s'enchaînant les unes aux autres à un rythme effréné, telle une gigue, une farandole qui irait de plus en plus vite jusqu'à vous enivrer, jusque l'étourdissement. Un instant, je crus que j'allais perdre connaissance. Peut-être même eus-je un instant d'absence car, lorsque la danse folle stoppa, je marchais droit devant prenant tout mon temps vibrante, ondulante d'une démarche chaloupée. Le pas ferme et assuré, je me dirigeai vers la ronde femme dont l'expression oscillait entre surprise, méfiance et un petit soupçon, comme une lueur d'espoir que je voyais poindre dans son regard dans le presque imperceptible mouvement de ses doigts adipeux. Je lui souriais - quel horreur - avenante, pis encore, le buste altier, la poitrine en avant, presque provocante. J'avançai jusqu'à me retrouver à moins d'un pied des siens. Nez à nez, je soupirai et battais lentement des paupières, lui soufflant, lui soupirant presque :
"- J'entends Mère-supérieure... j'entends votre appel. Rien ne me ferait plus plaisir que de vous satisfaire si seulement..." Laissant traîner ma phrase, je tournai la tête vers le bout du couloir à l'angle duquel on pouvait voir la silhouette mal dissimulée de Mazarine. Je lui souriais également. Je voulais la deviner serrant les dents de sa mesquine étroite mâchoire, fermant rageusement ses petits poings osseux. Je l'espérais à l'affût, épiant chaque détail de la scène, en proie au tourment du doute, de l'impuissance devant une fatalité contre laquelle on ne peut lutter. Qu'elle sache qu'il ne tenait qu'à moi, moi seule de voir son règne s'achever et de lui succéder. Ici et maintenant.
Une fois convaincue de mon fait, je poussai un profond soupir d'aise et replongeai un regard ardent dans celui de la mère-supérieure. Saisissant en coin le sien, je le forçai à se détacher de l'ombre de ma rivale. J'y lu la confusion que j'avais ressentie quelques minutes auparavant. L'incertitude d'une personne qui sait qu'elle a provoqué des conséquences qui la dépassent mais ne voulant pas encore en prendre conscience, s'interroge sur le pourquoi, sur le comment les événements l'ont conduite à cet enchaînement, l'ont enchaînée à des circonstances qui la conduiront vers un futur sur lequel elle n'a plus de contrôle.
Je me mordillai la lèvre basse, toute prête à la dévorer. Je lui souris, la bouche carnassière et commençai à refluer à petits pas rapide. Un petit rire, un mouvement en arrière, mes pieds frottant la pierre, eau claire de la rivière, chantant, fuyant, faisant rouler, crisser petits ronds de roche les uns contre les autres. La moue crispée sur sa grosse face rubiconde, j'exultais.
Et de fermer, de clore cette porte si courtoisement ouverte, de refermer le fer forgé de la grille, de le dresser entre nous comme une barrière. Je hochai négativement de la tête et ma bouche sans le souffle lui murmurai les mots que  je ne prononçais mais, je le savais, qu'elle lirait et comprendrait : Jamais. Deux syllabes comme un tour de clef.
Je fermai les yeux et commençai à dodeliner au rythme du Chant qui doucement m'envahissait. Cette mélopée me donnait l'envie d'onduler, de danser. Je devinais son léger déni, j'entendais le timbre de son dépit alors qu'elle me dit :
"- Comme vous le souhaitez. La miséricorde m'intime à effectuer un dernier geste pour vous. Tâchez de vous en souvenir, il en va de votre salut. Je suis convaincue que vous êtes capable de bien mieux..."
Elle se détourna, et commença à s'éloigner, convoquant sèchement sa mignonne :
"- Sœur Mazarine, sœur Mazarine ! Je sais que vous êtes là ! L’œil du Vigilant est sur vous, je vous rappelle."
Elle patienta un court instant, probablement le temps que la soumise ne sorte de la pénombre et se révèle à la morne lumière de sa lanterne. Sa voix jaillit, un peu trouble :
"- éclairez-nous, je vous prie. Veuillez fermer la porte du cachot. Demain vous viendrez chercher la novice Shaw avant matines. Compte tenu des circonstances, je fais acte de miséricorde et suspends cette sanction le temps des célébrations funèbres. Vous irez ensuite dire à nos sœurs qu'un chœur de messe à la mémoire de nos chers disparus sera chanté demain à Matines. Allez, vaquez... Et je vous défends de me regarder ainsi.", son ton se fit plus sec, plus austère sur cette dernière, retrouvant sa tonalité coutumière. Elle claqua rapidement des mains. Comme elle savait faire Fi ! des situations les plus embarrassantes... et avec quel aplombs, il fallait bien le lui accorder. Je perçu la sourde vibration de son pas lourd, de son souffle court s'éloigner, s'atténuer pour enfin -enfin oui- de sa présence me soulager. Il n'y eu plus que le menu frottement de ce minable fretin s'approchant, comme un petit poisson fendant l'air quelques instants et se figeant devant la grille.
Je l'ignorai. Les yeux clos, je poursuivais la danse, presque en transe, toute absorbée par la mélodie que me rapportaient mes sens. Plus d'angoisse, plus de tourment. Non. rien que moi posée comme un chœur de silence au milieu de la turpitude avec pour instrument pour la faire danser sur ma partition, mon corps. J'étais d'âme, de chair et de sang. Il n'y manquait plus que la voix...
Soudain, je me réveillai. Les bras écartés, dressée sur la pointe des pieds, un brin d'étourdissement m'entraîna vers l'avant presque à en chuter. Je gloussais et lançais un regard complice à ma comparse.
Le visage fermé, Mazarine attendait toujours aussi silencieuse de l'autre côté de la porte. Je croisai le fer de son regard. J'y vis poindre un scintillement farouche, comme une lueur de colère et de haine. Une ardeur, très inattendue que je tempérais bien vite en serrant simplement des poings. Un geste qui ne lui échappa guère et suffit à la mettre immédiatement en déroute bien que je sois de quatre ans sa cadette. C'était bien là tout son souci, cette lâcheté qui l'avait fait se soumettre à cette vieille peau, s'offrir ou à se vendre, à en satisfaire tout le caprice, tout le vice. Je ne sais pas si je la plaignais ou la détestais pour ça. Un peu des deux très certainement. En tout cas mieux valait elle que moi et pour ce jeu, je lui laissais volontiers toute la place, lui concédant au final toute l'amère victoire de rester l'objet de celle qui dirigeait notre petite communauté. L’œil du Vigilant savait se détourner quand il s'agissait de couvrir certaines de ses ouailles.
"- Ferme-la !"
Elle hésita un instant, s'interrogeant sur le sens de ce que je lui disais, se demandant certainement si j'entendais ce qu'elle ne disait pas, alors que je disais chose qu'elle n'entendait pas. Elle se décida à tourner la grosse clef, à enclencher le pêne, puis à la retirer de l'orifice.
Il me suffisait d'ordonner et elle s'exécutait. C'était si simple finalement avec elle. Pourquoi les autres ne l'avaient-elles pas saisi ? Elles continuaient mesquinement à la détester sans trop en savoir le pourquoi. Encore ces histoires qui formaient toujours si grandes rumeurs. Celle d'une famille pas assez noble, celle de parents trop commerçants qui firent leur fortune sur le dos, sur le nom des plus nobles d'entre elles. La belle affaire... Cela lui avait assuré sa place ici. J'imaginais que pour elle c'était bien là le plus important. Quand bien même c'eut été vrai, pis encore que ce fut là crime, faute ou erreur...qu'y pouvait-elle, elle. Elle n'était que le fruit bien malingre d'un arbre très commun qui avait trop poussé, étalant sa ramure bien au-delà de l'espace de timidité auquel il aurait dû se restreindre afin ne pas porter ombrage aux nobles essences qui l'entouraient. Un fruit qui avait dû tomber de bien haut, pour afficher telle meurtrissure. Je pensais parfois à elle avec tristesse... parfois seulement. Le plus souvent j'avais surtout envie de la remuer, de la secouer, de lui crier de se battre, de se réveiller.
Je me rapprochai d'elle, elle recula. Je souris amusée, d'autant plus elle se referma. J'aimais assez nos petits ballets : Je m'avançai, elle s'écartait. Je la frôlai, elle refluait. Toujours dans cette même mesure que nous imprimions à ce petit pas de discorde que nous nous jouions l'une à l'autre. Je l'observais longuement puis me décidais de cesser de l'importuner. Je me retournai et m'asseyais épaule contre le mur hanche au sol. Moi à son devant et elle à mon derrière. Au bout d'un temps qui me parût une autre éternité, elle finit par se lasser et s'en aller. Portes closes, enfermée, c'est ainsi que me revint à la pensée l'amer, le visage de mère. Et les larmes montèrent, haussant le niveau d'une rivière déjà toute prête de déborder, de sortir de ce lit de pierre devenu trop petit. Exactement comme celui que j'allai bientôt rejoindre pour enfin pouvoir laisser ma tristesse déborder et se répandre en longs et sourds sanglots étouffés dans la solitude de cet éteignoir.


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Re: Le bal des danseuses - Chronique de Calendula

Message par Theyr le Lun 12 Oct - 19:33

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Re: Le bal des danseuses - Chronique de Calendula

Message par Theyr le Jeu 19 Nov - 17:28

Fragment de rêve III

« Allez, le chaton. faut qu'tu sois forte. I'veul' qu'tu sois un'tet' de Braj ? Bah t'a pu qu'à l'être... l'sang du dragon t'connais ? Voilà comment i'faut qu'tu sois. Droite, fière, les grif' toujours sortie sans jamais avoir b'soin d't'en servir.
Le souffle chaud prête à cracher tes flamme, t'vois ?
Faut qu't'arrêt d'faire l'gros dos, d'montrer les poils, tes 'tites canines et tes 'tites griffes. C'est pointu mais s'fait pas trop mal, t'vois ?
»
Assise au fond de ma geôle, les bras noués autour des genoux, je regardais Bruno gesticuler, mimer tantôt la créature, tantôt l'animal. Interprété par le Hin, la scène était aussi ridicule que possible. Hilarante probablement pour d'autres, même pour moi d'autres moments. Mais elle ne l'était pas, je n'étais pas d'humeur à faire la pitre. Bien qu'à l'époque je n'en avais pas réellement conscience, j'étais déjà dans ces périodes où le vide et la lassitude s'imposent comme une vague à l'âme, l'entraînant à la dérive.
Le petit homme m'observa. Les yeux plissés, il prit la pose, mâchoire ouverte, les dents prêtes à claquer ; les doigts écartés pointant leurs griffes imaginaires dans ma direction. Puis, il s'interrompit, comprenant que je n'y étais pas. Sa voix se fit plus douce, plus empathique, son débit plus lent :
« Vas-y mets toi d'bout et mont' moi comment t'peux fair' ça. Ta mère v'drait pas t'voir com'ça, t'peux m'croire. Allez chou, t'laisse pas aller, fais-le pour pas pour moi. Fais-le pour ta m'man. Elle est p't'êt' là pas qui te r'garde... »

Je me levais pesamment et commençai à arpenter la cellule, tentant d'assurer mon port, timidement au début, sans grande conviction. Puis à mesure, je me pris au jeu et tenter d'appliquer les conseils de mon ami. Il sourit et reprit encourageant :
« Vala...t'vois ces deux gros trucs là ?, me dit-il en désignant ma poitrine, faut les met bien en valeur, bien en évidenc' les 'hom' y z'adorent. Les gouinasses aussi sûr'ment. Avec ça t'vas tout'les rend' jalous' t'peux m'croir'. Et j'te raconte mem' pas quand tu t'casseras d'ici, comment t'vas en faire baver plus d'un. T'aurais vu ta mère comme elle les a fait courir tous ces types. Lui mangeaient tous dans la main t'peux m'croire... »

L'idée que mère puisse faire ce genre de choses me troubla. Après le cataclysme de l'Ultima et de la mort de père, toute ma vie s'était effondrée aussi soudainement, aussi définitivement que je n'avais pas eu le temps d'en prendre la mesure. Bien trop jeune pour comprendre, je m'étais réfugiée aux dedans : celui de notre maison devenu si froide après que le coeur flambant de la forge eut cessé de battre ; celui de mon corps emmitouflé sous ces épaisses peaux et étoffes dont il était bardé afin de me protéger de l'air glacial et surtout de la cendre qui n'en finissait pas déverser ses fines particules dont je ne mesurais le danger qu'à l'aulne de la frayeur qu'elle provoquait chez tous les grands. Même Bruno, pourtant toujours si joyeux, devenait prudent dès que le vent se levait, dès que le temps menaçait de tourner à l'averse sèche. Bruno venait de plus en lus souvent s'occuper de moi alors que mère avait commencé de sortir, je ne savais trop pourquoi. Au début j'avais beaucoup pleuré, la réclamant à cri et à corps. Mais en vain, elle et lui expliquaient, me parlaient de nécessité, me promettaient des jours meilleurs des heures où le soleil reviendrait et où nous pourrions de nous rire aux éclats…
Rien de tout ceci n'arriva : mère continua de s'éloigner de moi, Bruno resta là à mes cotés aussi souvent qu'il le pouvait, et la pluie n'en finit jamais de tomber. Dans la pénombre de ce nouveau monde, mes larmes finirent comme le reste par s'assécher.
Le couvent me vint comme le dernier abandon. Il ne me resta plus désormais de père et mère qu'un souvenir qui s'estompait aussi lentement et sûrement que le souffle d'une tempête de Sombrespoir qui s'éloignerait vers un horizon lointain. De ce souffle agité dont on craint la violence, la colère, tout en l'espérant l'ébouriffant retour, signe que l'heure de s'y abandonner à la liberté et de danser à son rythme échevelé.

Ohhh, mon Amour
comme le vent me manquait
si tu savais
comme il me manque encore...


Je me reposais sur la force tranquille de mon ami le hin, sur la toute confiance que j'avais en lui qui jamais ne m'avait laissée tomber, qui m'avait toujours soutenue, aidée à me relever.
J'empoignais mes seins naissants fermement et les remontai, les soulageais et tendait l'étoffe de ma bure de façon à les faire ressortir plus encore.
Il pouffa et je me pris le parti de rire également. Je riais avec mon petit compagnon, me tournais, me retournais lui présentant tour à tour les parties les plus avenantes de mon anatomie, jusqu'au moment où il me fit signe de faire le silence. Il s'approcha de la porte du sous-sol, tout doucement. Aussi discret et silencieux que lui ça ne se trouvait pas à Raguse. Il était le plus doué, le plus agile. Du moins j'en étais convaincue à l'époque. Il ouvrit brusquement la porte et se retrouva nez à nez avec… la Mazarine. à croire que cette maudite fouineuse était née pour se fiche dans mes pattes et toujours jouer les rabat-joie. Il lui saisit le poignet et la tira vers l'intérieur :
« J'te tiens toi !, lui dit-il prenant un air menaçant. t'as mis ton nez là où fallait pas t'peux m'croire... », il saisit la garde de sa lame et la glissa hors de son fourreau la pointant sous le visage effaré de la sœur.

Son regard passa de Bruno, à moi. De moi, à la caisse de vin, de la caisse de vin à Bruno avant qu'elle ne réussisse à prononcer :
« Sœur Philippine va...
- ...Va quoi ?
», l'interrompit le hin en jouant de la lame devant elle.
J'étais à la fois aux anges, affligée et apeurée par la situation. Le tout en même temps se mêlant dans une certaine confusion dans mon esprit. Je ne savais trop que dire.
« J'fais quoi, l'chaton ? J'la pique et je la balance que'k'part ? », m'interrogea-t-il l'air sérieux
« Nn.. nooon... », fut tout ce qu'elle put prononcer avant de baisser la tête. C'est comme si elle avait déjà accepté la mort prochaine, sans même lutter... j'étais horrifiée de la voir ainsi blême et pantelante, ne cherchant même pas à se défendre. Je ne sais trop pourquoi la colère monta en moi, de la voir ainsi se soumettre encore et encore, j'aurais voulu la gifler, lui hurler au visage « Mais réagis ! Foutue lâche ! Bats-toi ! Défends-toi ! Crie ! Menace ! Fais quelque chose ! » Mais à quoi bon... Mazarine était Mazarine et le resterait probablement toute sa vie.
Alors je décidai de clore l'incident en mettant en application les leçons de mon compagnon d'infortune. Je m'approchai d'eux.

C'est alors que le sentiment d'une incongruité me vint. Elle enveloppait déjà tout ce souvenir de façon diffuse. Jusque ce moment où l'irréel parvint pleinement à se mêler de la scène. Je retournai et regardai ma cellule vide désormais. La porte toujours close… Un frisson me parcouru.
Mais comment … ? Les ombres se mirent à danser, à s'agiter autour du furieux foyer vibrant que leur imposait la flamme de la torche posée dans son portant fixé au mur. Elle s'éleva rapidement léchant de sa langue de feu les murs déjà brunis de la salive de suie. Je pris peur devant l'incendie et fit volte-face pour me retrouver nez à nez avec une autre Mazarine, plus dure plus âgée. Elle tenait fermement de ses deux mains un énorme 6 coups, pointé sur moi. Elle arma le chien et, la voix emplie de haine, se mit à vociférer des propos décousus entrecoupés de coups de feu :
« Tu as toujours eu, toujours tout voulu me prendre....
Bang !
Tu as passé toute ta vie à tenter de gâcher la mienne...
Bang !
C'est terminé ! Plus jamais tu ne te mettras en travers de ma route...

Bang !
Tu n'es rien, ni personne. Une catin, fille d'une autre catin...

Bang !
Le dernier obstacle... »
Bang !

Cessant de l'écouter, je regardai incrédule les impacts sur mon corps et découvrais Bruno me saisissant la jambe… nue. J'étais nue ! Le sang s'écoulait des trous qu'elle avait percés en moi. Et lui se cramponnait à ma cuisse. Il leva la tête vers moi et me sourit. Son sourire torve s'élargit révélant deux rangées de dents fines et pointues. Sa bouche émit comme un miaulement :
« T'a t'jours l'talent et t'l'auras t'jours, la belle. T'es un'artist', un sacré fichue artist' crois-moi. Belle à croquer, l'chou ! »
Il planta alors ses ongles fins et acérés comme des griffes dans ma jambe et s'en servit comme appui pour grimper, me sauter dessus, m'empoigna d'un côté le bras, de l'autre le cou et plongea ses dents dans mon épaule. Je me mis à hurler de douleur, me débattais comme je le pus tentant frénétiquement de l'arracher. Alors que je le repoussai de toutes mes forces, il finit par lâcher prise me déchirant la chair, en emportant une tranche de ma vie entre les dents. Il tomba lourdement sur le sol. Je tombais dans l'autre direction, poussant un nouveau cri de douleur. Heurtant violemment le mur derrière moi, je m'effondrai à genoux, proche de l'évanouissement.
En ces heures de cauchemar, j'aurais préféré qu'il en soit ainsi. Malheureusement une foi la bouteille de cet affreux vin noir ouverte, il convient de le boire jusqu'à la lie.
Ainsi fut l'hallali. Je le regardais horrifiée dévorer sauvagement ma chair, je sentais le flot de mon sang s'écouler diffusant sa chaleur le long de mon buste.
Une robe de bure me couvrit la vue de sa toile sombre et grossière, m'épargnant la suite du spectacle.
Et je L'entendis à nouveau s'adresser à moi, toujours cette pensée si triste, cette complainte si fragile, cette mélopée glissant comme un long soupir de reproche empli d'un insondable mélancolie :
« Ohh...mon amour, tu m'as tellement manqué...»
C'était un appel à l'abandon de soi, à l'abandon à l'autre. Celui de deux êtres trop longtemps séparés, si longtemps, si injustement…
Je levai la tête lentement, devinant déjà la suite. J'avais échappé à Son étreinte. Comment avais-je osé ? Comment l'avais-je pu seulement ? Au moment même de notre éternelle rencontre où Elle avait voulu s'offrir à moi, à célébrer notre noce macabre et nous unir pour l'éternité. Il n'était plus de Mazarine que le corps aux bras tendus, aux mains armées. Le regard lui était Sien, deux yeux parmi les myriades de myriades, rivés sur moi. Son message était si simple : J'étais Sa chose, Sa promise… et jamais ne pourrai lui échapper. J'avais essayé pourtant.
Je fermais les paupières. Inutile de continuer de se battre. Vain de lutter contre l'inéluctable. J'étais le repas servi à Son banquet, assouvissant cet appétit dévorant qui, faisant Sienne ma volonté, allait une fois encore aux oubliettes y enfermer mon âme, puis me posséder le corps pour se repaître une fois encore de ma Chair et de mon Sang.
Le tonnerre du dernier coup de feu ne m'étonna guère et je Lui succombais, 5 trous dans la peau, le dernier dans le crâne… Mors Ultima Ratio.

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Re: Le bal des danseuses - Chronique de Calendula

Message par Theyr le Ven 20 Nov - 21:44

Joana

Je sursautai haletante et me redressai le souffle court. La douleur irradiait encore mon épaule. J'ouvrais les yeux pour me rassurer, tentais de ralentir ma respiration. Tout semblait normal : j'étais dans le grand lit dans ma chambre du Satin Rouge. La pièce était calme. Les couloirs de la maison close également. Ce devait être le petit matin, à cette heure de silence où les loups se sont tus et les chiens n'aboient pas encore. Je me tournai essayant de deviner qui, cette nuit, avait partagé ma couche. Je glissai légèrement le drap, jute de quoi distinguer la chevelure châtain et le haut du visage de Joana. Je la regardais quelques secondes le temps de me remémorer notre soirée. Je souris en repensant à toute cette philosophie, ces échanges sur les arts, tout le savoir du monde et de la façon de le changer… tous ces sujets pour lesquels nous faisions souvent salon autour d'une ou deux bonnes bouteilles de vin. Les potins et l'amour également, l'amour encore et toujours. Elle semblait tellement en déborder… tellement en avoir besoin.
Je lui déposai un baiser sur le front et remontai le drap sur sa tête, puis me glissai sur les bord pour me lever essayant de ne pas plus la déranger.
Le bras et l'épaule ligotés dans leur prison de lin rendaient chacun de mes mouvements difficile, chacun de mes gestes malhabile. Il me fallait tout faire lentement, prudemment. Me lever, marcher jusque la table de toilette, y prendre tout le nécessaire, le préparer. Puis soulever et poser une chaise devant l'immense baignoire, m'y asseoir et commencer à me déballer consciencieusement. Dérouler le bandage qui me fixait le bras gauche au corps. Défaire celui qui soutenait mon épaule et la protégeait de l'infection. Puis reprendre mon souffle, serrer les dents et me nettoyer : frotter, rincer, laver, gommer le blanc linceul qu'avait revêtue ma chair depuis quelques semaines. Depuis ce jour où ma vie avait de nouveau basculé dans le cauchemar, dans l'horreur brutale de cette humanité en proie aux affres de son fanatisme le plus aveugle. Ils s'étaient nommés les « ailes brisées », il se revendiquaient d'une forme extrême d'égalitopie qui prônait la destruction complète de ce monde, la subversion et la mise à bas de toute forme d'autorité afin d'en bâtir une meilleure, plus juste, plus humaine.
Foutue bande de malades... Illuminus Bright devait en avoir la nausée de tous ces gangs qui s'étaient emparés de sa vision pour l'utiliser à leurs fins. Démentes ? Vénales ? Allez savoir… Le savaient-ils eux-même ? En avaient-ils conscience ou bien s'étaient-ils convaincus de leur juste cause, de leur bon droit à enlever femmes et enfants, à les mutiler, à rançonner des familles sous peine d'élimination ? Ce simple et évident mépris de l'autre, de sa vie, de l'innocence vidait leur discours de tout son sens. Ce n'était qu'un gang de plus, un ramassis de dangereux criminels qui nuisaient bien plus à la cause qu'ils prétendaient défendre que le pire de leurs ennemis. Et pourtant lui aussi aurait eu aussi de quoi répondre de ses actes devant qui de droit…

Je respirai profondément. Je m'essuyais longuement le corps l'asséchant de son excès d'eau. Alors que je bougeais la chaise devant à l'immense grand miroir qui trônait face à l'entrée, j'entendis celle à qui je devais la vie remuer et gémir dans son sommeil. Une autre, une de plus à qui la vie avait fait ce cadeau que de revivre nuit après nuit les horreurs qui l'avaient conduites jusqu'ici. J'ignorais presque tout des siennes, quelques bribes glanées ici ou là au gré des vents qui avaient soufflés sur nos soirées parfois très arrosées. Sous ses dehors un peu austères, Joana aimait la vie. La mort aussi, étrangement. Un lien probablement tissé avec quelque cher disparu… ou pas. Peut-être lui attribuais-je mes propres fantômes. La scène me procura un léger sentiment de déjà vu, un léger malaise alors que la silhouette d'Ornella sortit des ombres et s'approcha de la femme endormie.
Silencieuses, nous échangeâmes un vague sourire. Je plaçai la chaise, m'y installai. Puis j'entrepris de me coiffer. Depuis mon agression, je n'avais pas pu sérieusement m'occuper de ma chevelure qui peu à peu se transformait en une tignasse épaisse, nattes et mèches emmêlées en une épaisse pelote ambrée. Je tentais de contenir ma frustration, maudissant intérieurement pour la énième fois ces imbéciles qui m'avaient fait ça. J'observais au travers du miroir ma Chair affaiblie par ses semaines de convalescence, blanchie par le manque de tout ce sang qu'elle avait perdu, répandu sur le sol de l'étoile de Luminis. J'étais arrivée si maigre, reflet blafard de celle qui jusqu'alors avait abondamment joui de tous les trop rares plaisirs que pouvait nous offrir la sérénissime. Et pourtant si rares qu'ils furent je n'étais pas tant à plaindre car finalement, à bien y réfléchir, je faisais partie des élues qui avaient su s'extraire de la boue et profiter autant qu'il se peut de ce qu'il nous restait. Devais-je m'en vouloir pour autant ? Peut-être n'était-ce que justice que je ne devienne à mon tour leur victime. Après tout, quelle idée m'avait-elle donc pris de me mêler de leurs vilaines affaires ? Ce n'est pas comme si j'ignorais qu'ici, en Luminis, la règle d'usage et de ne penser qu'à soi. Une règle que je m'étais d'ailleurs fait un devoir de toujours m'appliquer. Alors pourquoi être intervenue, franchement ? Quelle idiote ! Qu'est-ce que cela pouvait bien me fiche qu'il lui brisent les membres à cette fille ?! Je ne le savais pourtant que trop que cela ne pouvait que m'attirer des ennuis. C'était toujours comme ça. Et ce crétin de videur, appelé par Joana, de venir défoncer cette porte, sans même y réfléchir à deux fois. Pire encore, l'idée d'affronter un groupe armé semblait l'avoir profondément réjoui. Tu parles oui ! Ils avaient foncé dans le tas et n'avaient pas fait le tri… La face hirsute du barbu qui me saisit par les cheveux alors que je faisais feu sur l'un de ses comparses surgit une fois encore. Je revivais ces instants jours après jours, incapable de les ôter de ma mémoire. Ils étaient là et me revenaient sans cesse à la figure, bloc de souvenirs gravés dans le marbre de ma mémoire. La façon dont il me jeta au sol, comme si je n'avais été qu'une branche. Branche sur laquelle il posa le pied avant que d'y abattre l'une des deux lames de son énorme hache, comme un bûcheron l'aurait fait d'un billot qu'il entreprendrait d'éclater.
Je sursautais, haletante encore. Toujours à rechercher ce souffle qui m'avait quittée à cet instant où les ténèbres s'étaient emparés de moi.
Ma vue échappa à la fascination de cette longue larme qui s'écoulait offrant à la lumière de la pièce aux murs rouges des reflets carminés. Elle coulissa en direction de ce spectre d'Ornella qui s'approchait de moi. Je la voyais glissant sur le sol en effleurant à peine la surface telle une libellule filant à la surface d'un étang. Elle interrompit son vol, se plaçant dans mon dos, m'offrit un sourire qui se voulait rassurant. Posant une main amicale à la base de mon cou, elle me caressa le bras droit de l'autre et la fit glisser jusque ma main pour se saisir de ma brosse de bois et de crin de sanglier. D'une voix paisible, elle me murmura :
« Laisse-moi faire... »
Sans attendre ma réponse, elle la prit et commença à me coiffer. Démêler la masse orangée, puis mèche après mèche séparer les fils noués aussi doucement que possible pour ne pas les contraindre, les casser.
Mon regard se détacha du sien et se porta sur la longue cicatrice, comme un ruisseau de tissu suturé qui prenait sa source dans mon sein gauche puis remontait droit le long de ma poitrine jusque sa base entre le cou et le bras. Je me tournais lentement, me penchais et, de l'autre côté du miroir, j'en suivais l'interminable cours se prolonger pour enfin se tarir tout au bas de mon épaule, dans mon dos. Je frissonnais, comme à chaque fois, prise d'effroi en repensant à cette lourde lame qui s'était abattue sur mon tronc.
Ornella fit claquer sa langue contre ses dents deux fois :
« - Nt, nt… on ne bouge pas.»
Du bout de l'index, elle me contraint la joue, le visage à revenir face à face avec celui qui n'était plus tout à fait le mien, mais plutôt le nôtre depuis ce jour où Elle avait tenté de m'éteindre.
Je me perdais dans mon propre regard et j'y vis les myriades de myriades d'yeux implorants se tourner vers moi, m'appeler à eux, me rappeler à Son souvenir. Je fermais les yeux. Paupières closes, je tentais de reprendre le contrôle de mon âme, de mes sens : à nouveau, je sentais le frêle esquif de mon esprit dériver lentement, inexorablement…

Lorsque la hache s'était abattue ma coquille de chair se fendit et aussitôt sombra, ne laissant à la surface que quelques fragments de bois se dispersant au gré d'un océan sombre et dévasté. Sous le vent violent, la marée m'avait emportée loin au large. Plus de ponton, plus de corde, la coque éclatée coulait et moi avec, entraînée dans la tourmente de la tempête et des flots déchaînés.
Le Chant sifflait furieusement à la surface, j'en perçus l'écho quelques instants encore alors que je voyais la surface rapidement s'éloigner.  
Coquille percée de milles échardes, je m'enfonçais dans l'eau glaciale, m'y abandonnais. Sérénité, soulagement. Toute la force, toute la tension de mon être s'étaient enfuies comme emportée par ce débordement des éléments.

L'Oeil, l'Unique se fermait, mon souffle dernier se prolongeait en un profond et ultime soupir... Elle m'appelait, évocation de Son éternel retour :
« Ohh, mon Amour, tu m'as tellement manqué... »

Le silence, enfin...
Le silence en fin..
Le silence.

J'ouvre l’œil, l'Unique et je vois la ténébreuse et tumultueuse mer de mon existence s'agiter en soubresauts, les vagues violentes se lèvent, me soulèvent et s'abattent sur mon âme la projetant dans les sombres, terribles abîmes inconscientes du Chant. Je gémis, je suffoque. Je blêmis même alors qu'Elle m'apparaît. Tout d'abord ombre parmi les ombres, silhouette éthérée prenant corps hors de toute lumière. Elle se glisse dans mon dos telle une vouivre millénaire, m'enlace de ses multiples bras tentaculaires. La toile fine de Sa longue chevelure me caresse la joue alors que Son visage glisse sur mon côté, là tout près de mon oreille sur laquelle je peux sentir le flux glacé de Son souffle. Et toujours Cette voix qui m'enveloppe et pénètre au plus profond de mon être, onde subtile que nulle matière ne pourrait l'arrêter, timbre si sensible auquel nulle âme ne saurait résister. Cette voix s'étire, se traîne hors du gouffre de mon existence me susurrant mots si délicats :
"Ohhh, mon Amour, tu m'as TELLEMENT manqué..."
Comment ai-je pu la quitter ? Comment ai-je pu l'abandonner ?! Elle... ELLE ! Je suis dépossédée, aussitôt vidée de moi-même, ma pensée même ne m'appartient plus.
Elle plonge Son regard dans le mien, et j'y découvre les ténèbres, je plonge dans l'Abysse sans fond de son âme. Mon corps se dissout lentement, chaque fragment de ma chair goutte et se fond dans l'eau comme note dans la symphonie océane. Je ne suis bientôt plus que tendons et os que ses lianes de chair enserrent de plus en plus fort jusqu'à les broyer, les réduire en une fine poudre blanche que l'écho de sa voix dispersera à l'infini de l'onde du temps.
Je sens ses lèvres prête à se poser sur les miennes, pour m'accorder le dernier baiser, celui de la miséricorde, celui qui m'apportera le long repos.
Alors dans un soupir qui sera mon dernier souffle je l'implore :
«  Dis-moi, ô mon Amour, dis-moi enfin ton nom ? »
L'eau s'engouffre dans ma gorge le sombre liquide se répand au dedans. Mes poumons s'emplissent aussitôt qu'ils se vident en une grappe de bulles de souvenirs enfouis qui filent vers la surface. De fugaces fragments s'assemblent pour reformer une mémoire déformée de cette terrible et affligeante réalité que fut cet affrontement durant lequel j'ai bien encore failli tout perdre, tout et tout le monde. Y compris - surtout !- moi-même. Je lui souris simplement et attends l'instant de Sa délivrance.

« …Shoena ! »
Ce CRI !
Ce n'est pas le sien.
«  Shoena, reviens ! Je t'en prie reste avec moi ! »
Cet appel est celui d'une autre. Cette clameur est  celle d'une autre qui dans un effort désespéré ma rappelle. Et ce CRI ! se tend tel un bras puissant au travers de l'eau, sa main se saisit de moi comme d'un poisson frétillant qui tenterait vainement de se faufiler, de lui échapper. Je la sens pleine d'espoir m'attraper, de son pouvoir à Son emprise m'arracher. Le bras se tend encore plus fort et la pécheresse tire, tire encore. Elle n'abandonnera pas sa proie. Rapidement, je remonte vers le ciel des profondeurs. Sûrement je rejoins la surface. Elle se cramponne, elle s'arrache pour m’entraîner vers le fond, elle suggère à nouveau mon abandon. Inutile, à l'approche de la surface, je reviens à la Lumière. Dès les premiers rais de sa lueur, Elle reflue, se dissipe. Brusquement vulgaire, violente, virulente, Elle vocifère, Elle vitupère... mais fini par lâcher prise. A nouveau se fondre, ombre parmi les ombres ténébreuses de l'onde. Hélas, là dans un dernier souffle, lasse elle me soupire sa funeste promesse, celle de son inéluctable retour, celle de notre éternelle rencontre :
« Ohhh... mon Amour. Tu vas TELLEMENT me manquer... »
Comment pourrai-je à jamais la quitter ? Comment pourrais-je pour toujours l'abandonner ?! Moi... MOI ! Elle m'est Promise : sitôt délivrée ce corps, Sienne mon âme sera. Mon esprit se recompose rapidement, chaque éclat de mon être se rassemble et se fond en un miroir déformé comme bulles crevant en symphonie au contact des airs. Je suis bientôt de nouveau tendons et os que retient ma chair, qu'elle enserre de plus en plus fort jusqu'à les muscles nouer, les assembler en un seul corps qui s'éveille dans l'écho du silence que sa voix perce d'un cri à l'aube d'une nouvelle vie.

J'ai ouvert les yeux, les deux et j'ai vu la vague silhouette de celle qui me tenait dans ses bras, le visage inquiet de la jeune femme qui m'appelait. Joana. J'ai senti le fluide vital affluer dans mes veines, le sang chaud s'écouler de mon épaule, la douleur s'emparer de ma chair et hurler hors de mes poumons. J'ai gémit, suffoqué alors que mon corps a jailli hors de l'onde, je me suis redressée d'un seul tenant et je suis retombée, inconsciente.
J'ai longtemps flotté à la surface, incertaine, entre vie et mort. De ce que j'ai pu en apprendre à mon réveil, elle a profité du renfort de la milice pour retirer mon corps de la mêlée, tenter de me stabiliser, m'empêcher de mourir me donnant tous les soins qu'elle pouvait. Puis lorsque l'affrontement s'est achevé, elle a fait jouer mon rang auprès de la noble maison Epistas pour me faire emmener séance tenante à l'hospice où l'on a exigé que me soient délivrés les meilleurs soins. Lorsque j'ai rouvert les yeux, elle se tenait encore là assise, endormie à mon chevet.

Dette de vie il y a. L'une des miennes se prénomme Joana. Nous autres humains oublions souvent que ce sont là liens qui fondent notre nature, notre culture et notre capacité à endurer le pire, à le dépasser. Moi pas. Je le pourrais pourtant, ce n'est pas comme si j'en faisais un principe, ce n'est là qu'intérêt commun.
Un jour prochain, quelqu'un me demandera si j'ai des amis ici. Je les tairai et ne lui répondrai pas : ce n'est pas que je n'en m'en reconnaisse pas, simplement qu'ici-bas, sous le dôme de Luminis, avoir des amis c'est posséder une richesse telle que d'aucuns pourraient y voir un appel au crime ; l'afficher serait faire déballage de puissance que d'autres pourraient estimer pouvoir au besoin en user pour la transformer en une faiblesse.
Et le temps passant, de chacune d'entre elles, de chacun d'entre eux, je m'affaiblis de plus en plus, jour après jour.
Et le temps passant, de chacun d'entre eux, de chacune d'entre elles, je me renforce de plus en plus, nuit après nuit.
Dette de sang, il y a également. Vendetta sera son nom quand à toutes ces ailes brisées la vie sera retirée.

« Shoena… ? »
De nouveau cette voix amicale me parvint, se contentant cette fois de me sortir de mes souvenir et de ramener ma pensée à cet ici, à ce maintenant.
Au travers du miroir, ce n'était plus le spectre d'Ornella qui m'offrait le soin, ce n'était plus ce visage figé en un masque de mort par une trop forte dose de néraïne. C'était celui de Joana Barker. Celui d'une femme belle et bien vivante, d'une survivante parmi tant de ces heureux qui eurent cette chance de croiser sur leur chemin un autre, une autre qui leur aura tendu la main au moment où elles en avaient le plus besoin. Une autre qui saura à son tour à tendre la main pour s'acquitter de cette dette.
Silencieuse, je regardais de nouveau mon corps meurtri, affaibli. J'étais encore revenue. Je vivais, je vibrais à nouveau. Pleine du désir, du plaisir d'être ce corps et de pouvoir continuer de l'être encore. Alors, je lui souris, reconnaissante.
Un sourire masquant également tout le dégoût que cette chair m'inspirait. Un regard fuyant son reflet, celui dans lequel je savais que je La retrouverais. Car déjà il me tardait de la revoir, de la rejoindre en cette éternelle rencontre. En ce lieu où, à chaque nouvelle visite, j'abandonnais un peu plus de moi, comme ma part d'offrande à Ses ténèbres. En ce territoire, d'où je revenais avec un peu plus de désir de m'offrir à elle, de goûter enfin la saveur de Ses lèvres.
Je savais que tôt ou tard, ô mon Amour, nous nous retrouverions et  que peut-être enfin, enfin oui,  dans le silence de mon Chant qui s'éteint, au crépuscule de mes jours, à l'aube de Sa nuit, Elle me dirait Son nom.

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