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Cumulo-Nimbus

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Cumulo-Nimbus

Message par Theyr le Lun 2 Fév - 12:42

J’aime courir sur la plage. Durant nos visites à la Grande-Mère, je descendais le long du chemin, plus petit chaque année au fur et à mesure que je grandissais. Au passage, plongeant les mains dans les hautes haies d’épineux, j’échangeais quelques gouttes de sang contre ces si savoureuses mûres sauvages dont le rouge éclat ne manquait jamais de m’attirer. Tout en les engloutissant, je m’enfonçais entre les deux murs du tunnel conduisant à la plage. Le jour, voilé par les amas de branches et de feuilles surplombant les façades humides, instantanément devenait nuit. Je m’arrêtai. Le temps pour mes yeux de s’habituer et je me libérais de mes chausses. Ici, je pouvais sentir la terre grasse respirer sous mes pas. Là, je pouvais lentement me glisser jusqu’au cercle lumineux qui s’ouvrait devant moi. Prenant garde de ne pas heurter les grosses racines se contractant sur le sol, je franchissais les quelques secondes qui me séparaient de l’air libre. Je renaissais enfin.
Je m’asseyais sur le sable et inspirais à grandes bouffées l’air de plus en plus pollué. D’un timide coup d’œil je caressais la pointe de granit écrasée par l’immensité voûtée du ciel. Elle était couverte sur sa base d’une épaisse touffe d’arbres rapidement remplacée par la lisse lande qui se découvrait sur un bout de roche brute s’érodant en fins cristaux dans les creux de la mer. Je dressais l’oreille afin de percevoir la douce berceuse du clapotis des vagues perdue sous le grondement du vent. Mon regard voguait sur les eaux montantes. Je scrutais le sol, la mer et le ciel essayant de fixer un point où tous trois pourraient se rencontrer.
Lorsque je pensais l’avoir trouvé, j’ôtais mes vêtements et me lançais, lentement d’abord. Puis, petit à petit, le vent qui ne faisait que filer sur mon corps se durcissait pour enfin me cingler le visage. Plus rien ne me touchait. Je me trouvais seul, seul avec moi-même. Je fermais les yeux et voyait l’azur du ciel se perdre dans l’horizon bleu de l’océan. Je fermais la bouche et goûtais l’acide odeur de l’air qui, s’infiltrant dans mes narines toutes dilatées, s’engouffrait au fond de mes poumons. Contre cet air qui ne pouvait s’insinuer, j’étais libre ; contre ce vent qui ne pouvait m’arrêter, j’étais libre. Seul et libre.
Mais je voulais plus, encore plus que la liberté, je voulais être moi, rien que moi. Alors je bondissais, haut et loin. Et l’air que jusqu’alors j’affrontais en un saut disparaissait. Et le mur que jusqu’alors j’enfonçais en un bond s’effaçait. Je n’avais plus de corps, plus rien n’existait. J’étais moi, rien que moi...


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Re: Cumulo-Nimbus

Message par Theyr le Lun 2 Fév - 12:46

CUMULO-NIMBUS,
RIEN QUE DIX SECONDES

Courant
Sous le sifflant souffle du vent.
Dans ce gris rêve chatoyant,
Une page se tourne s’effeuillant
Et tombe sur le sol rougeoyant.
S’écoule de ses nervures du sang :
La vive sève du chat mourant
Goutte sur l’herbe se diluant
Dans l’onde maudite du temps.
Comme un nuage pleure en crevant
Sous le si violent souffle du vent.

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Re: Cumulo-Nimbus

Message par Theyr le Lun 2 Fév - 12:48

C’est drôle, mais je n’aurais jamais cru que cela m’arriverait aussi tôt. Oh, bien sûr, j’y avais déjà pensé -d’ailleurs tout le monde y pense aujourd’hui-, mais, comme tous ceux qui ne l’ont jamais approchée, ça ne me touchait que d’une manière très abstraite comme ces soirs pù, allongé sur mon lit, je songeais au grand vide, froid, effrayant. Cela m’angoissait, je crois. Je sais pourtant que cela n’a aucun rapport avec la grande d’âme qui m’a pris dans ses bras, couvert de son sombre voile et qui m’emporte loin de cette atmosphère puante et criarde qui, comme cette lourde pluie, bat à me rompre.

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Re: Cumulo-Nimbus

Message par Theyr le Lun 2 Fév - 12:54

10
Courant...
Je courais, vite et longtemps. J’étais le plus rapide de Ceux-là, du monde peut-être. Même quand il pleuvait je courais. De toute façon il pleuvait toujours -et ces dernières saisons plus que toujours-.
Je n’aime pas la pluie. Enfin pas celle-là -sauf lorsque je suis au chaud sous une couverture et qu’elle crépite sur la toile de notre hutte-. Je la déteste même, de toute façon tout le monde la déteste. Les sages, ils disent qu’elle n’est pas dangereuse, mon oeil ouais, c’est Hétyr qui me l’a dit, et il sait de quoi il parle mon frère. Une fois il m’a expliqué comment ça marche, que c’est à cause de la pollution qui se mélange aux nuages et surtout de la faute des gens qui la provoquent. Lui aussi il déteste la pluie, je crois ; et en tous cas bien plus ces gens-là.
J’aurais voulu discuter avec lui des tas de choses que j’aurais aimé connaître. Mais lui, il ne parle pas, ou rarement. Cela m’ennuyait parfois. De toute façon, entre nous, pas besoin de parler, on se sent...comme ça. Mon père m’avait dit que nous avions un sens pour ça, un peu comme les animaux qui sentent le danger, sauf que pour nous c’est sur les sentiments qu’il marche. Hétyr m’avait précisé qu’il n’y avait que nous, parce que nous étions liés. Alors pour moi c’était bien comme ça parce c’était bien comme ça et qu’il fallait bien que quelque chose aille bien, je crois.
Pendant l'hiver, nous rejoignions la tanière de la Grande-Mère. Elle était jolie et sentait bon le vieux. En plus, il n’y avait pas beaucoup de place, donc je dormais une grande paillasse avec Hétyr. Le soir, c’était le meilleur moment de la journée : nous étions enfouis sous les peaux, portes de l’imaginaire d’où il me guidait vers le rire ou vers la peur...
Au début il n’y avait rien qu’un long silence pendant lequel nous restions là à écouter. Le cri des fantômes contre le fenêtres, le sinistre sifflement qu’ils émettaient lorsque se glissant entre les interstices ils envahissaient notre pièce, le craquement de leurs pas sur le sol, rien de tout cela ne pouvait nous atteindre car, en Imaginaire, nous étions plus forts que tout, plus fort qu’eux tous.
Souvent lorsque l’un d’eux venait dériver sous nos couvertures, lorsqu’il osait frôler nos corps cachés sous cette cape d’invisibilité, nous surgissions du néant armés de nos épais boucliers et massues de plume et nous nous jetions sur eux. Dès lors, la seule loi était celle du chaos. Les coups tombaient au rythme de nos cris et de nos rires. Dans un brouhaha infernal les créatures démoniaques se dissolvaient les unes après les autres. Leurs tremblements de peur faisaient vibrer les meubles.Leurs hurlements lugubres se transformaient en pleurs de rage lorsque leurs auras évanescentes se ternissaient jusqu’à ce qu’ils rejoignent les ombres dont ils étaient issus. A la fin, lorsque sur le champ de bataille on ne trouvait plus qu’un amas sans forme de débris de meubles, de plumes et de corps, nous nous retrouvions fourbus mais rayonnants de joie sur notre lit. Là, nous regardions la nuit descendre sur nous pour nous draper de noir et nous conduire au sommeil.


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Re: Cumulo-Nimbus

Message par Theyr le Lun 2 Fév - 12:58

9
Sous le sifflant souffle du vent
Un soir, nous nous étions attardés à écouter deux petits nuages se raconter la légende de la nuit sous la lune rousse. L’énorme rond de lumière diffusait ses vagues de lueurs pour illustrer les scènes qu’ils se disaient. Soudain, au détour d’une aventure, jaillit dans un évanescent linge de feu une silhouette toute de lumière. D’écumeuses flammèches rougeoyantes léchant les mornes mers de sables psalmodiaient la douce mélodie de cette sybilline et si belle sirène. Glissant, volant sur l’onde de ses pas, elle voletait et virevoletait, vague et fantomatique femme, suivant la longue mélodie de ses lèvres se mouvant au rythme des mots merveilleux que je n’entendais pas. Le flux et reflux harmonieux de ses bras m’appelait, m’invoquait : j’y sombrais déjà, je songeais déjà... Je sautai du lit, sortis de la pièce, descendis les grinçants escaliers de bois et arrivai dans la cuisine. Elle était vide : les parents sortis, la voie était libre : je me ruai dehors. Le vent vivifiant vint en volutes lever en épis les poils sur ma peau foisonnante et frissonnante. Le rauque appel de Qidu, gardien de la maison et berger de ses occupants, gronda alors que, dévalant le gros escalier de granit, je rejoignis la granuleuse terre du jardin. Je bondis vers sa niche, cachée tout près de la haute haie nous séparant du monde des voisins. Assis sur ses pattes arrières, les oreilles tendues, le compagnon attendait ma réponse. J’entendais sa queue balayer le sol derrière sa sombre silhouette. Dérapant sur le grain grossier, je m’arrêtai face à lui.Truffe à truffe, nous échangeâmes nos odeurs. Je glissai une main dans son encolure et, d’une rapide pression sur la boucle, je le libérai de son collier. La chaîne tomba, tinta et se tut. L’instant d’après nous franchissions l’enceinte du village et nous éloignions en trottinant tranquillement vers le bout du monde. Là où la terre, la mer et le ciel venaient pour se réunir.
Arrivés près de la cité des hommes, passant d’une ruelle sombre à l’autre, je pensais aux petits pâtés de pavillons blanchis perchés à flanc de côte comme à autant de petites verrues planétaires poussant et puisant leur substance vitale dans la peau de la terre.
Penaud près de moi, Qidu, mon guide et protecteur, ne semblait se soucier que des odeurs de putréfaction apportées par l’air papillonnant d’une poubelle à l’autre. A part nous, il n’y avait pas un chat -ni un chien- dans les rues. Le temps, la vie même s’étaient arrêtés, je crois. Il n’y avait que ces vagues de lueurs, reflets d’une vie frétillant dans l’intimité murée d’un aquarium caché, filtrées par les volets clos des maisons fermées.
Remontant le cours de ces fleuves de pierre, tout aussi puants que ces égoûts deversant les restes d’humanité dans le morne océan, nous atteignîmes le canal de terre. Celui-ci s’enfonçait sous un épais fouilli d’arbres sombres. Une bourrasque drossa mes poils les rebroussant vers le tunnel noir que nous observions silencieusement. Mon guide se décida, avança vers la barrière sur laquelle avaient été posés deux panneaux : le premier signalait que le sentier était réservé aux piétons, alors que le second prévenait qu’il fallait bien tenir les animaux en laisse. Il leva la patte et allégea sa vessie. Je souris et l’imitai : nous n’étions tenus à rien et à personne sur notre territoire.
Nous nous engageâmes tout doucement car le manque de chaleur avec lequel se déversaient par ondes la faune et la flore suffisait à peine à éclairer notre chemin. Heureusement, force de l’avoir découverte vierge, ouverte à nos pas, la toison arborescente s’était peu à peu maculée de rides noires s’étalant sur sa peau comme l’encre sur un buvard ; et maintenant, dans l’ombre de sa retraite, nous pouvions lire en cette vieille papesse comme en un pâle reflet lunaire. Et si au goût du jour l’astre jaune sur ses atours se fondait en primes verts, cette nuit, à notre goût, c’est du rouge du sang de la reine des éléments, que se déversait la lumière
Quelques minutes plus tard, nous arrivions au bout de la terre, la vraie. En contrebas, droit devant nous, commençait la Géhenne, la vraie. Un escalier de pierre s’enfonçant dans la roche nous permis de rejoindre la rumeur sourde des âmes perdues en mer écumant leur rage juste là où le sentier lumineux, jailli de la lune, venait s’échouer. Je m’y assis pour observer l’enfer de cette terre qui m’entourait. Détourné à chaque instant, mon regard se déchirait sur les horreurs de déchets et de bouteilles qui,pèle-mêle, s’entassaient ici. Soudain, s’avançant à mon côté, Qidu se mit à grogner à mes pieds. Je baissai la tête et sursautai. Marchant sur l’onde dans laquelle j’avais les pieds plongés, je vis l’image de cette femme que j’étais venu chercher s’avancer et prendre la place de mon reflet dans les eaux croupissantes. Je la fixai surpris. Elle me souris, haussa les épaules et me désigna la berge. Je me retournai pour voir ce qu’elle voulait. Mais je fus interrompu par un chant s’élevant comme un souffle d’air pur autour de moi :
« Regarde cette plage,
Regarde ce visage,
Sur lesquels tu erres
Sans reconnaître ta mère.

Les dunes de cendres
Forment les méandres
Où tu te promènes
Grimaçant ta peine.

Quelquepart un coquillage
Une capsule, un pliage
Qui renferme une perle
Et une langue de maërl.

Plus au loin l’horizon
Et l’étrange sensation
De ce clos univers
Qui de ses bras t’enserre.

Vois ce sombre liquide
C’est de l’amer à boire
Que l’on peut laisser
Pour une marée morbide ;

Car d’un revers de manche noire
On en écarte l’écume,
Alors que le désespoir
S’échoue sur des plumes.

Connais-tu cette plage
Ou cette vierge forêt
N’a-t'elle pas subi la rage,
L’homme ne l’a-t'il pas souillée ?

Connais-tu les secrets
De l'ancestrâle forêt
C'est ceux-là que l’on flambe
?

Comme une Amazone violée
Par une armée de billets
Qui après sont mandiés
Pour l’arrêt sus-cité.

Dis-moi toi ! Que vois-tu
Dans cette bouteille de verre
Qui toujours, hélàs, traîne
Sur le sable et les plaines ?

Dis-moi toi ! Que fais-tu
Dans ce vert univers
Où gisent les troncs calcinés,
Ces vieux fagots consumés,

Flottants sur le rebord
D’une fange cendrée ?
Si ce n’est irriguer
Des déserts déjà morts.

Là au coeur de ce vert,
Au sein d’une canette,
Je regarde une planète
Rongée par Le Père-Ver.

Elle se tut. Ma vue finit de se brouiller lorsque je vis, dévoilée à cette étrange lumière, une bouteille de bière remplie de cendres et oubliée dans le mal, saint de ces eaux.
« Cette voie n’est pas la tienne », me dit-elle. Sans me détourner je rejoignis la surface. De toute façon elle avait déjà disparu, couverte d’un sombre voile de nuages que le vent doux avait levé sur son visage. Nous sommes rentrés vite avant qu’il ne se vexe vraiment et qu’il se mette à pleurer.
Je commençais à avoir froid, je crois.
Et puis, il y avait Sarhya. Elle et moi c’était un peu comme avec Hétyr sauf que c’était différent. Les adultes ne comprennent pas ces choses-là, ils pensent out de suite à des niaiseries pas possibles. C’est à croire qu’ils n’ont jamais été comme nous, enfin, je veux dire qu’ils n’ont jamais été enfants. Sarhya me disait que c’était parce qu’ils sont jaloux, parce que les adultes ne savent plus aimer comme nous.
Nous nous étions juré de ne jamais devenir grands.
Ca faisait drôle de ne pas être avec elle pendant l'hiver. D’habitude, dès que la chasse était terminée, on se rejoignait au petit bois ; mais là, on ne se voyait plus du tout.
Elle va me manquer, je crois.


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Re: Cumulo-Nimbus

Message par Theyr le Lun 2 Fév - 12:59

8
Dans ce gris rêve chatoyant
Le jour du printemps, j’étais content, j’étais même pressé d’aller chasser. Non pas que j’aimais la chasse, c’est bien connu : « Les félidés n’aiment pas travailler. C’est une loi aussi immuable que celles de la Nature. », disait Cyrrhius, mon père. Et il s’y connaissait en loi naturelle, il était Shamane de notre clan. D’ailleurs, c’est lui qui avait effectué notre communion à Hétyr et à moi. Il en avait fait d’autres aussi, il suffisait de regarder tous les félidés qu’il y avait dans notre camp. Il faut dire qu’il nous était réservée. C’était une mesure de sécurité pour nous et pour les autres, nous avait expliqué ce gros pourceau de capitaine tout de métal bardé. Moi, je pense que c’est surtout parce que les gens ont peur de nous. Il suffit de voir comment ils nous regardent dans la rue, ou encore le nombre d’assassinats qu’il y a -enfin de disparitions, comme ils disent, alors qu’ils savent très bien qui nous tue-. Je ne comprends pas bien pourquoi ils ne nous aiment pas. Nous sommes des êtres pensant comme les autres. Nous sommes même mieux que les autres parce que nous, nous sommes là pour les aider.
A la vérité, je n’aimais pas beaucoup la cité, je crois. Surtout pas cette cité-là parce que tous les chefs étaient des hommes et qu’ils ne nous aidaient pas à nous adapter, à évoluer, ils faisaient même tout pour qu’on leur ressemble et qu’on soit bêtes.
Mais ce jour-là j’étais quand même content d’y aller parce que le soir je voyais Sarhya et ça suffisait à me faire supporter tout, des humiliations des gardes qui ont toujours raison aux brimades des « Vrais Jeunes Humains ». Ceux-là, c’étaient les plus bizarres : ils nous attendaient devant la sortie du camp et ils beuglaient comme des veaux en nous comparant à des animaux. Ils montraient toujours des crocs mais n’osaient pas attaquer. Il faut dire que la seule fois où ils s’y étaient frottés, ils avaient reçu une sacré correction : on était bien gardé par une centaine de miliciens armés jusqu’aux dents qui, même s’ils ne nous aimaient pas, étaient prêts à se faire tuer pour nous. Ce jour-là, ils étaient plus nombreux à s’être amassés. De toute façon, ils étaient toujours un peu plus nombreux. On passait devant sans les regarder. Certains d’entre nous s’étaient amusés à les provoquer, au début, en leur faisant des grimaces ou en leur jetant des aliments. Mais le goût des matraques les avait vite dissuadés : les miliciens étaient ici pour nous défendre...
Après avoir savouré leurs insultes -peu de nouvelles-, je goûtai de l’air. Celui-ci était juste acide : il faisait beau. Je pris le chemin de la forêt. Je bondissais au dessus de la palissade de sécurité du camp, une petite entorse au règlement pour raccourcir le chemin. Je longeai la voie près du fleuve. A cette heure, il n’y avait pas d’humains, c’est pour ça que je pouvais passer par-là.
Ensuite j’arrivai sous la passerelle. Mon pas s’accélérait, le grand moment approchait. Plus j’avançai, moins j’arrivais à respirer. Cela doit être à cause de l’air confiné dans cet espace mi-clos, je crois. En tout cas, c’est à chaque fois que j’entrai ici que ça se produisait.
Je sortis enfin de la bouche sombre et descendis le long de la gorge, pilée de feuillus, qui m’amenait au dernier poumon de la ville. Je respirais, enfin je veux dire que je m’engorgeais de cet air aseptisé qui flotte dans tous ces bois aménagé des villes. J’écoutai le silence de la nature uniquement troublé par la chute des feuilles mourantes. Je regardai le ciel à la recherche d’oiseaux, disparus depuis longtemps. Je m’arrêtai un instant, le moment d’ôter mes chaussures. Je caressais de mes pattes la bouillie de terre, d’eau et de feuilles, mortes depuis plusieurs mois déjà. Il faut dire que le mot saison ne concernait plus -ou si peu- la faune et la flore : les feuilles malades tombaient toute l’année, les fleurs n’étaient plus cultivées et les animaux parqués dans des cages, les arènes -et les camps !-.
Je respirais, le souffle court. Une odeur de fleur, une odeur de chair... Le jeu venait de commencer, notre jeu, et englouti dans mes pensées, j’avais déjà perdu de mon avantage naturel. Je cherchai la source de cette senteur, j’écoutai attentivement. A peine commencée la partie était déjà finie : j’avais perdu. Je me détournai tout rouge de m’être laissé surprendre. Il faut dire que je gagnais souvent, en tout cas plus qu’aux échecs, ce qui est normal : j’étais plus avantagé dans un cas que dans l’autre, je crois. Accroupie sur un tronc moribond, une longue robe tombant à ses genoux, elle souriait.
« Bonjour », me dit-elle. Elle se jeta sur moi. Nous roulâmes à terre et nous retrouvâmes allongés dans un creux de sentier, elle dessus, moi dessous. J’étais vaincu, je n’avais plus qu’à lui offrir ma carotide. Elle l’accepta et l’embrassa doucement. Elle éclata de rire. Moi aussi. J’aimais rire, cela faisait du bien.
Lorsque nous fûmes calmés, elle se leva, m’aida à me remettre sur pattes et m’entraîna jusqu’au lac, enfin l’étang plutôt. Mon père m’avait dit qu’avant il servait de dépotoir aux gens de la cité. Mais qu'ils avaient décidés d'arrêter. Quant au lac, le conseil des humains avait décidé de l’assécher mais qu'ils ne l’avaient que partiellement comblé. On avait même interdit de s’y baigner. Il faut dire que personne n’aurait jamais songé à se baigner dans ce bouillon verdâtre !
Nous allâmes sur la berge opposée au chemin, dos au vent à cause de odeurs. Même si cet endroit était dégoûtant nous nous y plaisions. Tout d’abord parce qu’il n’y avait presque personne qui s’y promenait, à part quelques couples, ce qui était rare car les amoureux ne se promènent généralement pas durant les saisons froides, or c’est le seul moment où l’odeur est supportable. Et ensuite, parce qu’il y régnait une atmosphère de tristesse et de tranquillité qui nous plaisait beaucoup.
Pourtant c’est ici que tout commença, je crois. Enfin si on peut parler de début pour une fin.
Nous nous étions raconté nos aventures, les miennes chez ma grand-mère, les siennes dans la cité. Il faut dire que ses parents étaient Urdhaliens ; et ils y croyaient dur comme fer, ça Sarhya en avait goûté, mais elle ne croyait plus depuis longtemps.
Moi, je ne comprenais pas comment quelqu’un pouvait croire en un homme-dieu -et encore moins en un Bon Dieu-. Sarhya disait que c’était parce que les gens avaient tellement peur des autres, d’eux-même et de la mort même, qu’ils préféraient se dire qu’il y avait du bien, des gens bons comme Urdhal d’un côté -le leur-, et les autres qui allaient pourrir en enfer. Tout au fond même pour certains, je crois. Les textes Sacrés des humains, je n'en ai jamais lus -c’est des sacrés gros bouquin à lire!-, mais je crois que si les gens avaient fabriqué un dieu, ç’aurait été pour que les autres soient plus gentils , alors que là ça n’avait rien à voir.
Mais de toute façon, ces histoires c’était franchement trop compliqué pour qu’on les comprenne vraiment ; et puis c’était des histoires d’adultes, et nous nous étions promis de ne jamais être comme eux, alors on s’en foutait pas mal de ces absurdités.


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Re: Cumulo-Nimbus

Message par Theyr le Lun 2 Fév - 13:00

7
Une page se tourne s’effeuillant
Nous nous trouvions là à ecouter le bruit du silence ; sauf que ça n’était pas silencieux du tout : il y avait les mouvements de l’étang -parfois ça bougeait là-dedans-, et il y avait des pas aussi, plusieurs. Sarhya ne semblait pas s’en rendre compte, moi j’avais entendu -avantage naturel oblige-. Le passage de cavaliers non loin les emporta pendant quelques secondes bourdonnantes. Je me tournai vers le chemin assombri.
C’était Yaso, le frère de Sarhya, accompagné de Karl et Wilhem, ses deux grosses brutes de copains. Ils avançaient d’un pas décidé. Je regardai Sarhya, son visage avait pâli. Elle tremblait.
« Fait attention ! », me dit-elle. Elle avait peur, je crois. J’avais bien l’intention de suivre son conseil. Je connaissais ces trois salauds : c’étaient des « Vrais Jeunes Humains ». Ils étaient contre le vent -cela se voyait à leurs grimaces, d’ailleurs-. Ils s’arrêtèrent à quelques mètres de nous. Yaso nous toisa. Je pris la main de Sarhya et me levai. Il fronça les osurcils et déclara :
« Je croyais qu’on t’avait interdit de traîner avec les monstres ? 
- Qu’est-ce que ça peut te faire ? », demanda-t’elle défiant son grand niais de frangin.
Je sentais leurs effluves nauséabondes, cela me faisait mal au crâne presque ; et elles s’imprégnaient de plus en plus. Yaso esquissa un sourire -ou plutôt un rictus-, c’était sa haine qui empestait le plus.
« Cela peut me faire que les parents ne veulent pas que tu sois contaminée par eux, et moi non plus. », croassa-t’il.
Mes poils se hérissèrent, je sentais l’agression venir par la divine et meurtrière main de cet âne bâté. Karl fit un pas de côté, aussi discret que lui permettait sa corpulence. Son petit pois pois se dandinait au-dessus de son quartier de viande. Dans sa main, un nerf de boeuf.
De l’autre côté se tenait Wilhem. Il était plus petit et blafard. Il me faisait penser à une dent carriée : ses nerfs réagissaient au moindre changement de température, c’était d’ailleurs la seule réaction intelligente qu’on pouvait attendre de lui. Il avait opté pour la matraque, il devait aussi porter un poignard : ils s’amusaient souvent à en jouer ensemble.
Yaso leur fit un signe -convenu bien à l’avance afin de passer tous ensemble à l’action au moment « M » prévu  de l’heure « H » du jour « J »-. Puis il déclara lentement : « Maintenant tu vas rentrer à la maison pour recevoir la punition que tu mérites. »
Pendant qu’il parlait, ses deux compères s’étaient encore approchés de nous. Mes muscles déjà raidis se tendirent. Je jetai un coup d’oeil vers Sarhya. Elle ne bronchait pas, pas un seul signe de la peur que je sentais sur en elle. Elle était comme ça parfois, un peu comme Hétyr et, à cet instant, c’est cela qui m’inquiétait le plus.
Tout à coup, Yaso rugit : « Dis à ton animal de ne pas bouger si tu ne veux pas qu’on le rosse,O.K.?! ». Sarhya sursauta. Le sourire de son frère s’élargit. Elle savait maintenant qu’ils avaient l’intention de me dérouiller. Personnellement je ne voyait pas d’inconvénient à me battre avec eux : le match serait équilibré puisqu’ils étaient armés. Mais le problème était que cela retomberait sur Sarhya ensuite -pas avec son frère, elle savait taper là où ça fait mal, mais avec ses parents-, et ça je ne le voulais pas.
Sarhya me regarda. Je lui souris aussi bien que je pus et lui fit signe d’y aller. Elle me lâcha la main et avança vers le chemin. Wilhem s’écarta pour la laisser passer et en profita pour s’approcher un peu plus.
« Salut, Sarhya ! », criai-je, lorsqu’elle fut arrivée sur le chemin. « Ferme ta gueule ! », beugla Yaso. Wilhem ponctua cette phrase -ô combien pathétique !- d’un coup de matraque dans le ventre. Je tombai, genoux à terre, les mains nouées sur l’estomac. Ce gros lourdaud de Karl éclata de rire. Je fermai les yeux, ça faisait mal.
Leurs puanteurs s’étaient mélées aux odeurs de l’étang ramenées par le vent du soir. Je ne trouvais plus mon souffle. Je levai la tête. Des formes dansaient autour de moi. Des glapissement : « On va te faire passer l’envie de fréquenter les Humains ! ».
Je reçois un coup dans l’épaule. Je m’allonge et me recroqueville. Ce sont des coups de pieds dans le ventre, dans la tête ; des coups de matraque sur les bras et sur les jambes. Il en pleut de partout. Des geysers chauds et sombres jaillissent et se tarissent çà et là... je n’ai même plus mal... Des voix grossières éructent des paroles insensées... Sarhya chante... Chante Sarhya , ne pleure pas... Hétyr, où es-tu ? Je sens que tu es là... Papa ? Maman?
On ne me frappe plus, je crois.
Une voix gronde de nulle part : « Tu es à moi, je suis ton maître, ouarf ! »
Un liquide chaud roule sur ma tête, glisse sur mon pull ,sur mon pantalon et m’imprègne l’esprit. « Je te pisse au cul mon gars. »
Un hurlement jaillit au loin dans la nuit... Un rire... Une odeur d’urine, je crois. Cela m’enivre et résonne dans mon crâne, loin déjà, très loin.
Noir.


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Re: Cumulo-Nimbus

Message par Theyr le Lun 2 Fév - 13:00

6
Et tombe sur le sol rougeoyant
Tout est noir.
Que s’est-il passé ? Lumière, s’il vous plait. Pouvez-vous ralllumer la lumière ?
J’ouvris les yeux, timidement d’abord, de peur que la lumière ne m’éblouisse. Il faisait nuit.
Encore un effort mon grand, tu arrives au début de tes peines.
Il faisait chaud. Sous mon dos, des raps propres et un matelas. Des odeurs de renfermé : j’étais dans ma chambre. Un souffle léger, Hétyr.
« Tu es dans ta chambre, murmura-t’il.
- Papa et maman ?
- Ils ne savent pas encore, ils ont sortis ce soir. »
J’essayai de m’asseoir sur le lit. La douleur se réveilla. Je gémis, un peu.
« Tu as mal ? », me demanda-t’il. Il semblait inquiet, mais je devinai son sourire. Il était bizarre Hétyr des fois. Il semblait détaché de tout ce qui se passait autour de lui. Il souriait quand j’avais mal, mais semblait être inquiet. Il était un peu fou, je crois. Je lui répondis : « Oui. Un peu partout. Ils ne m’ont pas loupés, hein ?
- Ah, ça ! Ils s’en sont donné à coeur joie, me dit-il.
- Comment le sais-tu ?
- J’étais là depuis le début. »
Il me regarda dans les yeux, toujours aussi calme, puis il m’expliqua : « Lorsque je suis venu te chercher dans ton petit nid puant, j’ai vu Sarhya arriver en courant. Elle m’a expliqué ce qui se passait -à moitié hystérique ta copine...
- C’est pas MA copine ! C’est Sarhya.
- Ouais bon, poursuivit-il, alors je me suis dépêché. Je suis passé à travers bois. Quand je suis arrivé, cette saloperie de Wilhem était entrain de t’asticoter avec sa matraque. Après, quand ils sont partis, je t’ai pris sur mon épaule et je t’ai ramené. Je t’ai soigné même ; d’ailleurs mam’ va gueuler parce que je lui ait fauché la moitié de ses bandages. »
Il fit une pause et sourit : « T’as quand même de la chance d’avoir un frère comme moi. »
J’éclatai de rire, lui aussi. Ca faisait toujours autant de bien de rire, même si j’avais mal.
Il était quand même trop, mon frère. Et en plus il me comprenais vraiment bien, comme ce soir.
« C’est sympa de ne pas être intervenu », lui dis-je.
Hétyr arrêta de rire. « En attendant t’es pas joli à voir mon matou, déjà que tu ne donnes pas terrible d’habitude. Et en plus, il va falloir que tu racontes un mensonge à faire frémir tous les hommes-dieux de l’univers...
- Laisse-les là où ils ne sont pas ceux-là. »
Enfin, j’étais quand même couvert de bleus, et pas des petits mais des gros-violacés-qui-durent-longtemps. Et en plus je devais avoir des côtes félées au moins, même cassées. Sans oublier l’odeur d’urine qui faisait mal, mal à en faire crever.
Hétyr m’offrit un verre d’eau et me demanda ce que je comptais faire. Je ne savais pas quoi lui répondre. Il sourit à nouveau : « Oh, au fond tu as eu de la chance, ils auraient aussi bien pu te ... »
A ce moment, la voiture des parents entra dans la cour de la maison. « Bon, on verra ça plus tard. Bonne nuit. », me dit-il en sortant rapidement de ma chambre.
« ...Tuer. »
Voilà une idée qui était bonne, je crois. Il fallait que j’y réfléchisse parce que ce n’était pas si simple que l’on pouvait penser, à ce qu’on disait.
J’étais au lit. Je ne cessais de penser à Sarhya. Je ne savais pas comment faire. Elle m’avait parlé de ses parents : son père était dirigeait une petite guilde de transports, sa mère avait été la fille d'un employé avant qu’il n’épouse sa religion et elle sa fortune. A défaut d’amour, ils avaient pu échanger autre chose.
Cyrrhius, mon père, croyait en Sylvanus en ce temps-là, je crois.
Je les aimais beaucoup, je crois. Pas autant que Hétyr, mais beaucoup quand même. Il faut dire qu’on ne les voyait pas souvent : ils travaillaient énormément. D’ailleurs ce n’est que le lendemain soir de l’incident qu’ils avaient su que j’étais passé sous la roue arrière d’un tricératops roulant ivre et sans permis de tuer dans les sous-bois. Ils ne nous avaient pas crus, je crois.
Hétyr et moi, nous étions dans nos chambres à attendre. Lorsqu’ils les ont trouvées, ça a été le branle-bas de combat. Ils ont couru jusque la chambre, paniqués. Mère est entrée la première et poussé un cri... on aurait dit qu’elle avait vu une araignée -sauf qu’elle a pas peur des araignées, c’est Hétyr-. Puis ça a été la crise générale : et ça criait, et ça hurlait. J’entendais même Hétyr rire de derrière le mur.
Après les cris, ce fut l’interrogatoire :
« Qui-que-quand-où-comment-dont-ça-avait-été-et Hétyr-t’as mal ?! ».
Enfin Hétyr est sorti. Il leur a raconté l’histoire d’un mec qui, rentrant de la chasse, avait été agressé par une bande de roublards couverts de cicatrices, et de chaînes aussi, je crois. Il avait du mal à ne pas éclater de rire. Moi, j’avais la tête enfouie sous un oreiller. Il faut dire que Hétyr n’était pas franchement convaincant.
C’est la dernière fois qu’on a rigolé ensemble, je crois.


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Re: Cumulo-Nimbus

Message par Theyr le Lun 2 Fév - 13:01

5
S’écoule de ses nervures du sang
J'étais retourné à la chasse quelques jours après. J'avais espéré toute la semaine que Sarhya vienne me voir. Je ne savais pas pourquoi, c’était évident qu’elle ne pourrait pas le faire. A la réserve, j’ai appris que depuis le quelques jours nous étions sous haute surveillance : une décision du prévôt afin d’éviter tout incident. Hétyr m’avait ajouté qu’une brigade spéciale avait été formée tout spécialement pour nous, pour fêter l’évènement.
Ce soir- là, j’étais retourné à l’étang, sans grand espoir, je crois. D’ailleurs celui-ci n’avait pas été déçu puisqu’il n’y avait personne. Il pleuvait même. Il fallait bien puisqu’on était sensé être en automne. L’étang fumait et ça puait pire qu’une bouche d’égoûts qui aurait été grande ouverte pour éructer. J’étais resté longtemps. Je ne savais pas ce qui ma retenait, l’espoir de voir une chevelure brune arriver ou bien le cri que percevait mon corps.
Je dormais peut-être, ou j’avais dormi.
Je songeai...
Dans ce gris rêve chatoyant, je me trouvais au coeur d’une forêt, dans un verte clairière parsemée de fleurs joyeuses qui ondulaient en une mystérieuse et magique danse. Toutes sortes d’oiseaux voletaient dans un ciel éclatant. Assis sur une large couverture que les hautes herbes avaient tissée, j’apprenais à les reconnaître, j’essayais de les deviner sous leur vrai jour, de les nommer de leur seul nom -enfin du seul qu’ils voulaient bien accepter-.
... et sentai...
Dans ce gris rêve de mutant, je me savais sur le seul territoire qu’on ne pourrait jamais me disputer, parce que j’étais le seul qui le connaissais. Quoi de plus normal ?! C’est moi qui le rêvais. Chaque fleur dans ses formes, dans ses nuances, dans ses mouvements était en moi. Chaque oiseau dans ses courbes, dans ses plumes, dans son vol était par moi. Tout ce décor dans son climat, dans son vivant, dans son éclat était pour moi
... quelque chose...
Dans ce gris rêve d’enfant, j’étais le premier-né d’une Ershal où nulle peine, où nulle gêne, où nulle reine ne pourrait me blesser. Je n’avais permis à aucun serpent de s’y insinuer, de venir glisser une trop belle pomme pour que je sois tneté. Pour seul compagnon d’âme j’avais un peztit chat gris qui rêvait de voler. Comme un ange assis auprès de moi, il se laissait conter la légende des hommes et de leurs péchés.
... De triste...
Dans ce gris rêve délirant, le chat devint nuage. Il but en un instant le sang des oiseaux en hurlant. Son souffle devint tempête et bouta les fleurs hors du temps. Toute la forêt pourrit en misère et, sous un déluge de larmes, mourut noyée au fond d’une mer.
... et d’effrayant...
La brume envahissait toute la clairière maintenant. Les arbres gris qui l’entouraient grinçait de leurs longs bras inarticulés comme s’ils essayaient en vain de les tendre vers le ciel, le maudissant. L’eau de l’étang bouillonnait sous le crépitement des larmes acides. Je me sentais seul, à jamais seul.
Le sombre s’éleva silencieusement au-dessus du rivage. On aurait dit une gracieuse nymphe aquatique issue d’un rêve si elle n’avait eu cette aura de souffrance accentuée par le mouvement complètement tordu de son corps. Je la voyais se replier sur elle-même comme une créature pourrie de l’intérieur qui se serait vidée et répandue en une lagune d’infection. Je la sentais gémir par tous mes pores. Elle pleurait se solitude telle une sirène.
L’immense silhouette remplissait de plus en plus ma vue. J’étais fasciné, comme hypnotisé. Je ne compris le danger qu’au dernier moment. Son odeur de putréfaction m’emplissait l’esprit. J’étais dans un mauvais rêve et il fallait que je le quitte, pour toujours. Je fis un bond en arrière, roulai dans l’humus et me heurtai contre un de ces prêtres gris...
J’étais avec Hétyr. C’était pendant l'automne, il pleuvait gai, de la vrai pluie. On jouait à se jeter des boules de vase sur le dos, sur les cuisses et les bras. Ca nous fouettait le sang, mais nous étions ensemble. Hétyr, où es-tu Hétyr ?!
Seul. J’étais seul désormais, je crois. Je me relevai doucement. La chose s’était effondrée et avait explosé au sol. J’étais brûlé çà et là où j’avais reçu des lambeaux de chair -si on peut appeler ça ainsi-. Je m’approchai d’elle et l’observai. Elle était morte. L’Etoile était morte. Je m’agenouillai et pleurais. Il faisait presque nuit maintenant. Les prêtres gris étaient redevenus des arbres gris tout rabougris. L’espoir avait fui ces lieux à tout jamais perdus.
Alors, poussé par un désir irrépressible comme lorsqu’on se sent impuissant devant quelque fatalité, j’hurlai à la va vie que je venais de perdre, j’hurlai mon impuissance, j’hurlai mon innocence, j’hurlai le désespoir et la mort, ma mort.
Je me relevai imprégné de saleté et quittai pour toujours l’étang.
Pendant un instant je sentis une ombre pleurer près des nuages.
...Avenir.
Dans ce noir cauchemar terrifiant, Hétyr en nuage tonnant vit Cumulo-Nimbus s’enfuir en rugissant. Il venait de lutter contre le fou qu’il était. Et ce rêve deviendrait sien, car l’autre n’était plus rien : brûlées d’un seul regard, par trois éclairs, les neufs queues de l’enfer.


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Re: Cumulo-Nimbus

Message par Theyr le Lun 2 Fév - 13:01

4
La vive sève du chat mourant
Aujourd’hui, tous mes démons se sont matérialisés, mais je n’ai plus peur, je crois. Je suis juste un peu triste. Un peu comme lorsque Cumulus, l'ancien, père de mon père est mort. Ce jour-là, j’étais petit, je crois. Tout le monde pleurait. Tous sauf Hétyr. Lui et moi étions dehors à errer. Il voulait jouer, moi pas. Je croyais que ce n’était pas bien à cause de l'Ancien, et parce que tout le monde était triste. Alors Hétyr s’est assis à côté de moi et m’a dit : « Tu sais, je l’ai vu sur sa couche.
- Et alors ?!
- Alors il souriait. », m’a-t’il répondu. Et il a ajouté, sérieux : « Je crois qu’il est heureux de partir. »
Je suis allé jouer, j’en avais quand même envie.
Moi aussi je suis heureux. Un peu triste quand même parce que papa et maman et les autres membres du clan vont devoir fuir. Je crois que c’est à cause de nous en quelque sorte. Mais ils ne nous en veulent pas, je crois. La seule fois où ils ont vraiment été en colère contre moi, c’est le jour où j’ai tué un animal sans raison, je crois. Et encore ils avaient l’air plus abattus qu’autre chose.
Et puis il y aura ce soir aussi peut-être. Mais il ne faut pas ; c’est pas ma faute, c’est la votre...
Ce midi j’ai décidé d’aller voir Sarhya. Après avoir évité les gardes, je suis allé en ville. Je l’ai traversée en courant. Le vent fouettait comme je l’aimais. Il pleuvait un peu, mais pas très acide. Je faisais attention quand même car je ne voulais pas tomber sur la milice. J’allais vite car Sarhya sortait tôt.
Lorsque je suis arrivé au coin de la rue de son école, elle sortait juste. Je m’approchai de la grille et attendais. Le troupeau envahit rapidement les trottoirs. Je pris garde de ne pas me faire remarquer en m’asseyant en tailleur sur un muret un peu plus loin. Je les regardais passer et m’amusais à chercher les quelques impurs qui ne portaient pas l’uniforme à la mode de cette année. Je dois dire qu’il y en avait peu. J’admirais aussi le bouledogue qui réglait la circulation. Celui-ci me lançait de temps à autres des regards en coin auxquels je répondais par le plus grand sourire niais de mon registre : celui du pépère à son toutou. S’il n’avait pas été en service, il m’aurait croqué tout cru, je crois.
Enfin. J’étais entrain de me demander quel mouton j’allai dépecer pour en offrir un gigot à mon chien de garde lorsque Sarhya sortit, seule. Je la sifflai le plus naturellement du monde, mais le molosse volta comme si son maître l’avait appelé pour le dîner. Désolé, mais je n’ai pas le temps. Je sautai de mon piédestal et piquai auprès de ma chère proie.
« Bonjour, ô cruelle gazelle, lui di-je.
- Bonjour, jaguar blessé.
- Puis-je me permettre de vous poursuivre jusque chez vous ?
- Je ne sais pas si le roi-lion aimerait vous voir rôder dans les parages, me répondit-elle réellement inquiète.
- En cage le roi, à mort le lion et aux diables toute sa clique, les moutons sauront se garder ! », m’écriai-je. Sur ce, elle réussit à feindre une tentative d’imitation de sourire ce qui, compte tenu des circonstances, était au moins le plus qu’elle pouvait faire ; et je lui en étais gré. Je la lui rendis.
Nous avons marché un bon moment sans rien se dire. Je la regardais changer devant mes yeux.
Lorsque je l’avais connue -loué soit ce jour-, elle avait onze ans et moi un de moins -ça, ça n’a pas changé au moins-. Nous nous étions rencontrés à l’étang, plutôt durement d’ailleurs puisque nous nous étions battus pour savoir lequel de nous deux l’avait trouvé le premier. Je dois dire que j’étais un peu malade , je crois.
A cette époque, c’était un petit garçon comme toutes les petites filles de son genre. Aujourd’hui, c’est presque une petite femme comme toutes les jeunes fille de son genre. Je ne crois pas qu’elle soit très jolie, mais elle a suffisamment de ce quelque chose que les garçons comme moi aiment, je crois. Je n’ai jamais su la décrire vraiment. Pour moi, elle est comme elle est, et c’est tout.».
Je lui ai donné la main, elle l’a prise, très fort. J’aurai aimé lui dire des tas de choses, mais je ne savais pas comment. Elle s’est arrêtée, s’est tournée vers moi. Ses yeux marrons se sont posés sur les miens, verts ; et ses lèvres se sont posées sur les miennes. Ca a duré longtemps, longtemps, si peu de temps. Mes moustaches frétillaient au contact de sa peau, mes poils étaient hérissés. Lorsqu’elle a oté ses lèvres, j’étais rouge cramoisi -le manque de souffle, je crois-. Je ne comprenais pas pourquoi elle avait fait ça. Je ne voulais pas avec Sarhya, j’avais un peu honte.
« Si le roi-lion avait été là, je doute qu’il eût apprécié, lui dis-je.
- Mais toi, tu as apprécié ? », me demanda-t’elle.
Je ne savais pas, je ne sais pas, je crois. C’était la première fois et j’étais tout bizarre. Mais je ne comprenais pas bien pourquoi, ça tanguait fort dans ma tête. Comme dans une tempête...


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Re: Cumulo-Nimbus

Message par Theyr le Lun 2 Fév - 13:02

3
Goutte sur l’herbe se diluant
Et le cyclone s’abattit sur nous. Son oeil était de l’autre côté de la rue, il s’appelait Yaso, mesurait 1,75mètres et avait 19 ans. Sur son sillage s’élevaient deux tourbillons qui avaient sensiblement le même âge. Son souffle strident me parvint : « Regardez-ça ! Cet espèce de sodomite de chien qui fricotte avec ma petite garce de frangine ! »
J’avais en fait deux solutions au problème qui venait de se poser à moi : partir en courant ou bien les attendre de pied ferme ce qui, dans un cas commme dans l’autre, n’aurait pas aidé Sarhya. De plus, j’avais un compte à régler et je n’avais pas l’intention de garder mes dettes longtemps.
J’attrapai Sarhya par la main et fonçai vers le parc, près du quartier du port. Yaso et sa bande se lançèrent à notre poursuite.
Les boutiques et les maisons défilaient devant mes yeux. Les cris de la meute s’approchaient. Heureusement, le parc n’était plus très loin. Les  quais : dernières longueurs. Le trottoirs. Le souffle court de Sarhya. Court. La rue, les cris. Le trottoir. Les pas des loups. La grille du parc. L’herbe.
Je fais volte-face. Je regarde autour de moi, quelques amoureux se promènent sur le chemin, quelques mères avec des enfants. Je serre la main de Sarhya fort, trop fort. Elle ne dit rien, elle sent la peur. Moi aussi. Quelques personnes se retournent pour nous dévisager.
Tout devient flou. Trois têtes entrent, trois bras meurtriers, trois voix unanimes :
« On va te faire la peau, le monstre !
- Tu vas bouffer tes couilles !
- Je vais t’enfoncer ça jusqu’au trognon ! »
Cette phrase est ponctuée d’un coup de matraque sur nos mains unies. Je pousse un cri de douleur. Yaso me pose un couteau sur la gorge : « Maintenant tu vas morfler, mon gars ! », hurle-t’il. De la bave lui coule au coin des lèvres, il s’essuie d’un geste brusque. Il se retourne, attrape Sarhya par les cheveux, la tire à terre et crie : « Dégage de là ! ».
Pas ça. Il ne fallait pas qu’il fasse ça. Pas toi. Il ricane, sous ses lèvres charnues je devine ses dents grinçantes. Un son. Un cri vibre et remonte du fond de ma gorge : « Toi ! ».
Son couteau s’enfonce un peu plus dans ma peau. Il se tortille de plaisir : « Ca pique, mon gros matou, hein ?! ». Mes poils se hérissent, mes griffes d’un coup glissent et sortent le long de mes phalanges. Un geste sec, un seul, et tout se termine déjà. D’un autre mouvement, j’écarte sa main. Il regarde de ses yeux exhorbités ses intestins se vider sur le sol. Du sang s’est mélé à sa salive. Il gémit : « A l’aide... »
Et je laboure.
Son corps tressaute encore lorsque ses copains pensent à réagir. Mais il est déjà trop tard. Wilhem est mort presque sans souffrir, la gorge lacérée de trois fines courbes reliant l’oreille droite à l’oreille gauche. Le sang chaud glisse sur mes doigts. Son odeur se fond à celle des intestins de Yaso et me rend fou. Le dernier essaie de s’enfuir, mais en deux bonds je suis sur lui. J’éprouve presque du plaisir lorsque j’entends sa colonne vertébrale se briser sur mon genou et que je le sens se liquéfier dans mes bras.


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Re: Cumulo-Nimbus

Message par Theyr le Lun 2 Fév - 13:03

2
Dans l’onde maudite du temps
L’irréparable a été commis, mais je n’ai pas honte. Au contraire, je suis fier d’être une victime de ce que je suis. A ce moment, je me sens plus proche des humains que je ne l’ai jamais été. Je me retourne l’esprit empli de sons et d’odeurs. Des fauves armés d'épées entrent dans le parc, essaient de me saisir. Jamais nous ne serons pareils. Pourtant nous ne sommes pas différents. Mais ils ont peur de nous, ils ont peur de moi. Et moi, j’ai peur pour nous.
Alors je me débat et je cours. Je cours comme autrefois avec Hétyr. On courait à travers bois. Une fois Hétyr est chat. Il court pour m’attraper. Mais je cours le plus vite alors je regarde derrière moi.
Et slash, je roule auprès de l’arbre. Le premier carreau a fait mal, juste dans l’épaule. Mais je suis le plus rapide, je me relève et cours encore, plus vite encore.
Et slash, j’ai gagné. Cette fois, je n’ai pas eu mal. C’est parce qu’il ne s’est pas arrêtée dans mon ventre, je crois.
Et slash.


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Re: Cumulo-Nimbus

Message par Theyr le Lun 2 Fév - 19:40

1
Comme un nuage pleure en crevant
Les lèvres de Sarhya ont un drôle de goût. Elles sont froides maintenant. J’aurais aimé avoir des enfants avec elle , je crois. Il paraît que ça n’est pas dur à faire. Plein de portées de Ceux-là, rapides comme le vent, je crois.
J’aime sentir le vent qui fouette sur mon visage lorsque je cours sur le...
« Ecartez-vous, s’il vous plait... Ecartez-vous, bon sang !
- Il est mort, vous croyez ?
- Oh ! Maman, un félidé. C’est drôle, je n’avais jamais vu de monstre. Tu crois qu’il est...
- Cumulo, réveille-toi. Oh ! S’il te plaît, Cumulo ! »
Mort...

Sous le si violent souffle du vent

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Re: Cumulo-Nimbus

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