La Traversée du désert - Chronique de Shoena Shaw

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

La Traversée du désert - Chronique de Shoena Shaw

Message par Theyr le Jeu 22 Jan - 3:51

Soeurs ennemies

Prologue

Assise sur cette chaise, je n’avais d’yeux que pour ce gruau infâme qu’ils avaient posé devant moi. Comme je suis une fille de rien, je le fixais avec avidité. Et je pestais et j'enrageais ; j'hurlais ma colère, la crachais au visage de mes bourreaux. Je criais à m’en faire mal, même et à m'en prendre quelques beignes pour faire bonne mesure. Ils étaient vraiment trop choux de m'rappeler c'que ça fait du bien de se sentir encore en vie !
Ils me regardaient, m’observaient, me fixaient implacables, en silence désormais. Je n'étais pas la première qu’ils voyaient arriver ainsi, cependant ils me détaillaient avec une curiosité malsaine : quand tous les jours on a faim et que l’on dort au mieux au froid sur la paille humide et sale, il y a des choses que l’on n'oublie pas et que l’on a le temps de ruminer.
« Questionnez-la.
- Oui, questionnez-la, elle pourra peut-être manger après.
- Parlez Shoena, allez-vous enfin vous décider à parler ? »

J'étais seule dans cette pièce. Mes geôliers, impitoyables. Je serais bientôt couverte de poux et atteinte de fièvre maligne… Car des poux il est certain que j’en avais. Le voyage leur avait profité. Je puais à un point que je n'en pouvais plus.
Je doutais qu’ici, dans ce mouroir, je serais à un moment lavée, récurée et habillée de neuf. Mais qu'importe, le gruau d’abord et… ce serait déjà ça. Jusque quand ? Plus tard, nous verrions bien.
« Regardez-moi cette épave...»
C’est vrai que je devais être à faire peur. Les joues creuses, les yeux engoncés dans les orbites, je m'étais tellement faite enfoncée, défoncée ces derniers jours par toute la soldatesque de la caravane que mon corps n'était plus qu'un hurlement de douleur dont j'attendais le moindre silence comme un répit. Tu parles qu'ils s'en étaient donnés à coeur joie...
- Après tout ce que tu leur en as fait baver, on ne peut pas dire que tu l'as volé..., ironisa la voix de mon camarade Bruno. Tu sais celui avec qui je faisais les 400 coups durant mon enfance à Raguse. Et comme si sa déplaisante causerie ne suffisait pas, il y avait aussi toujours cette musique omniprésente et ces autres voix dont je t'ai parlé qui s'adressent à moi tout le temps, commentant chacun de mes gestes, chacune de mes pensées. Je devenais complètement folle. Pire, j'en avais conscience et, en mon for intérieur, je répondais quand même.
- Je sais, je sais… Oui, mais moi je suis vivante. Vivante ! Je pourrais comme tant d’autres ne plus être qu’un cadavre enveloppé de guenilles déjà à demi recouvert par les cendres que charrient les vents qui balaient l’immensité déserte et empoisonnée. Tout comme toi, mon p'tit Bruno. Parce que j'te rappelle que tu bouffes les pissenlits par la racine, et depuis un moment déjà...
« N’y avait-il pas de parias avec vous ? On nous l'a pourtant assuré, et vous voilà seule...  », déclara l'un des hommes.
Je levai le nez de l'inaccessible bouillon. Que leur dire ? A la réflexion ils pourraient toujours apprendre que Ventine s'était esquivée au moment où ils nous avaient contrôlées nous rendant au temple de Notre-Dame. Leur dire que nous avions prévu de demander la protection de Sa Divine Chair quand ils nous étaient tombés dessus aussi.
- Mais c'est qui au juste ces "ils" ?
- Ferme-là ! Foutre de hin. T'as qu'à leur demander, toi... Ha oui, c'est vrai que t'existes pas, tu t'rappelles Bruno ? T'es mort ! Foutre de con. Putain d'lâcheur, tu m'as laissé tomber.
- C'est plutôt moi qui suis tombé, ma belle. Un sacré grand saut. 3 étages, cul par-dessus tête, en te rendant visite au couvent, en récompense de mes bonnes oeuvres, tu t'rappelles ?
- Sûr que j'm'en souviens, j'suis désolée chou. N'empêche que tu sais quoi ? Vu qu't'existes pas et que c'est moi qu'ils dérouillent, tu vas quand même te le fermer ton p'tit clapet, plutôt que d'me poser tes questions à la noix !


Où j'en étais déjà ? Mes pensées dérivent, vont et viennent cycliques par vagues, par marées. Et moi comme un radeau, je me laisse porter incapable de fixer un cap. C'est dur parfois de trouver le calme intérieur, d'organiser ma pensée. Hormis lorsque je compose, que je joue, chante ou danse... ou encore lorsque tu es à mes côtés. Je ne sais même plus vraiment ce qui est réel, ce qui ne l'est pas. L'es-tu seulement, toi ? Est-ce vraiment important ? Ce qui compte c'est ce que nous vivons, non ? Illusion, rêve et réalité ne sont-ils pas les 3 côtés de la même pièce ? Où j'en étais déjà ?

- Ventine et les soeurs, me siffle moqueur mon ancien camarade du haut de sa vigie
- Merci, chou...
Les autres sœurs oui... toutes les autres et bien, elles étaient mortes évidemment, semées le long de la route comme les perles d’un chapelet, mise à part Mazarine qui avait cru bon de se mettre au-dessus du lot pour ne pas changer... Rha ! La fichue garce ! Qu’A’gloth la profane, qu'Il aille donc fourrer son pernicieux Oeil Divin au creux de son girond ! Il en trouverait, bien cachés tout au tréfond du trou de son con, des trésors d'insanité dignes de la damnation ! Mais ça les types qui m’entouraient le savaient probablement déjà et ils s'en fichaient complètement.

Des vilains petits secrets, nous en avons toutes : Le Voile noir ne date pas d’hier n’est ce pas ?

Lorsque nous nous étions présentés ce matin-là devant les portes de Luminis nous étions soixante tout au plus. Pourtant nous étions partis quatre cents trois mois plus tôt d’une ville qui comptait encore presque quatre mille âmes près de neuf ans après le Voile noir : Raguse en Oniria.
Fumiers de fouineurs, ils avaient voulu tout savoir, que tout leur soit raconté, que nous leur disions ce qui s'était passé.
Me taire, ne pas parler, ne rien révéler, en tout cas pas à n'importe qui. Ce que nous aurions voulu voiler de silence n’était ni beau, ni héroïque, ni très moral et des histoires comme celle là il y en avait eu d’autres depuis que le Rideau était tombé sur la scène d'Elechos.
Peu importe ! N’est ce pas précisément cela le principe de la torture : soutirer à autrui toute l’ordure que l’on a dans l’âme pour mieux nous accabler et souiller ?
Je le sais pourtant depuis le temps qu'il faut que j'apprenne à fermer ma grande bouche. Mais rien n'y fait, j'ai beau me le répéter, ça finit toujours par m'échapper :
« Et puis vous savez quoi ?! Je me cogne de vos questions ! Non vous ne saurez pas pas ! Je ne raconterai rien ! »
Et voilà c'était reparti... la valse des coups. Ils ont décidé de sortir un peu de matériel, des tas d'objets qui pincent, qui tranchent et qui perforent...
- Hihi ! C'est vrai qu'il y a plus beaucoup de place sur ta peau, ma belle ! Va falloir creuser un peu !, s'esclaffa Bruno
- Arrêtes de te marrer pauvre malade !
- Pas sûr que de nous deux...

Je ne l'écoutai plus, je ne l'entendais plus, je serrai les dents, puis finis par me mettre à crier :
« Rha ! Arrêtez, arrêtez ça ! Je vous conchie ! Tous, je vous conchie et je vous hais ! »
Ben quoi ? J'ai eu beau gueuler, vociférer, pleurer, ils ont bien fini par l'apprendre... j'ai bien fini par céder à leurs "avances", leur dire tout ce qu'ils voulaient, et même bien plus. Après ça, ils ont été plus gentils. C'est étrange de penser à ses tortionnaires de cette façon, mais c'est pourtant vrai. Plus tard, après que je me sois un peu reposée, ils m'ont donné des feuillets, une mine et m'ont demandé de tout écrire, le moindre détail. Ils m'ont précisé que de la qualité de ma "confession" plaiderait ou non en ma faveur...
Autant te dire que j'ai bien reçu le message. Tu me connais, je suis folle mais pas idiote. Comme on dit je suis passée à table...
- Et voici comme les vrais ennuis ont commencé, mon amour..., me souffle une autre voix en ce moment même. Douce, froide et sépulcrale. Celle-là tu la connais déjà...
- Moui...comme si tout ça n'avait pas suffit.
... enfin bref, j'ai bien fini par la goûter cette bouillie infâme. Et je peux te dire que je ne me suis pas réfrénée. J'ai tout englouti, tout ! Comme une bête apeurée à l’idée qu’on vienne lui dérober sa pitance. Pas de cuillère d'argent dans la bouche pour les filles dans mon genre ; pas de fausses manières non plus. J'ai faim, j'en crève et je veux vivre. Vivre ! Quoi qu'il en coûte !


Dernière édition par Theyr le Ven 18 Sep - 13:21, édité 8 fois

Theyr
Admin

Messages : 651
Date d'inscription : 02/03/2012
Age : 46
Localisation : BZH

http://antavarn.fr-bb.com

Revenir en haut Aller en bas

La Traversée du désert

Message par Theyr le Jeu 22 Jan - 3:52

L'Exode

La trahison


Raguse crevait. Jour après jour, la pluie succédant aux cendres, les cendres à la pluie. Cette fichue ville était à bout, exsangue, prête à crever.
De la caserne aux murs de la cité, dans cette espèce de cloaque malséant et nauséabond qu'était devenu la grande salle du couvent de Raguse, ou tournant en rond dans la salle de prière, je chantais, je dansais ou essayais de me rendre utile tout simplement. Tout faire pour être en vue, tout faire pour qu'on me désire être des leurs plutôt que parmi la masse agonisante qui n'en finissait plus de mourir en dehors des murs.
Il n'y avait de place à Raguse ni pour les faibles ni pour de nouvelles bouches à nourrir, la ville s'éteignait et nous ne nous faisions aucune illusion, nous aussi allions mourir, tôt ou tard, tous, les uns après les autres. De préférence eux plutôt que moi ! C'est tout.

Les villes proches ? Les villages ? Toutes fantômes à ce qu'on nous disait quand leurs derniers habitants montraient le bout de leur nez devant nos murs. Ils avaient le droit aux portes closes et étaient priés de bien vouloir aller mourir plus loin. Bien entendu, lorsqu'ils essayaient malgré tout... c'était clair : pas de survivants, pas de prisonniers. Ni homme, ni femme, ni même enfants. Plus le temps passait, moins nous recevions de nouvelles. Quelques éclaireurs étaient envoyés de temps à autres en reconnaissance, mais si peu revenaient et aucun qui ne nous apportât une quelconque raison de nous réjouir. Le Voile Noir s'était déposé comme un linceul sur notre monde. Un monde qui n'était plus, dans ses meilleurs moments, que silence, ténèbres et peur.
Nous étions devenus des rats, terrés dans nos demeures reliées entre elles par des galeries, des souterrains improvisés. Tout était obstrué du sol au plafond, fenêtres et cheminées, le moindre interstice devait être bouché pour nous protéger. Les rues étaient désertes. Tous se terraient. Il fallait à n'importe quel prix éviter de nous exposer à ces maudites cendres. Nous devions nous couvrir car très vite nous avons compris que cette nuée était non seulement porteuse de ténèbres mais d'un fléau peut-être pire, en tout cas bien plus insidieux qui nous rendait malades les uns après les autres, déformant les corps des uns, tuant les autres dans des affres de chaos de chair qui laissaient les guérisseurs, les mages et tous les savants sans autres réponse que des conseils aussi futiles et inutiles qu'eux. Se couvrir, ne pas être blessé... ils en avaient des tas de bonnes comme cela. La pire vermine qui soit. tous aussi inutiles les uns que les autres.
Chaque récolte était pire que la précédente. Cultiver la terre qui était autrefois un labeur de gueux était devenu un labeur de damné. En dépit de toutes nos précautions, la souillure était dans l’eau des citernes et dans nos aliments.
Nous étions à notre tour parvenus au terme de notre agonie.
Une histoire colportée deux ans plus tôt par un fou errant et dépenaillé que nous avions aussitôt chassé avait pris la force d’un fol espoir : Luminis était épargnée par les cendres.
Mais Luminis était à deux cents lieues. Comment savoir ? Si le Prince Evêque avait secrètement envoyé des éclaireurs, aucun n’était jamais revenu. Si l'un d'eux avait trouvé la cité, il y était resté. J'en aurais fait autant !

Déplacer une ville entière avec si peu de provisions eut été un suicide. Préparer en secret le départ d’un groupe d’élus eut été impossible car si un secret est quelque chose que l’on ne révèle qu’à une personne à la fois, il eut fait le tour de la ville en deux heures à peine.
En cela, le Prince Evêque fut un sage.

C'est l'incendie qui déclencha, notre départ. Le grand incendie : Raguse fut rapidement illuminée par un, deux, trois…dix incendies simultanément allumés dans la ville basse. Tirés de leurs habitations par les clameurs, les habitants de la ville haute et du château furent réunis par les gardes du Prince Evêque. J'accompagnais Soeur Ventine, ma protectrice et les autres soeurs du couvent.

Alors que la populace luttait contre les flammes qui dévoraient ses maisons, nulle aide ne vint.
A nous, en quelques phrases, il exposa son projet. Raguse crevait. Les réserves d’eau et de nourritures de la ville étaient insuffisantes pour quatre mille personnes, mais sans doute pas pour que quatre cents parviennent à Luminis. Il suffisait de faire main basse sur les réserves, les chevaux, le bétail…
Qui en cette nuit fatale eut une pensée pour ceux qui la veille encore étaient nos voisins ? Qui protesta contre le crime qui se préparait ? Il y en eu bien quelques unes et même quelques preux imbéciles pour rejoindre les condamnés ! Je n'en ai pas fait partie. Et pourtant, j'enrageais, j'écumais mais pas au point de perdre la raison -pas encore-, pas au point de ne pas comprendre que si je n'étais pas avec eux, je serai des autres. Des victimes, des condamnés. Et puis pourquoi l'aurais-je fait alors que toute cette belle noblesse, tout ce petit clergé bien propret et bien à cheval sur ces beaux principes allait s'asseoir dessus et les oublier, le temps de l'indicible, le temps de commettre l'impardonnable abandon de ses pères et mères, frères et soeurs, fils et filles...
Non, je ne suis pas une sainte femme. Rien de tel, ni même d'approchant. Et les autres soldats, artisans, Noble-nés, Sœurs et Frères sanctifiés pas davantage. Et je ne serai pas celle qui leur jettera la pierre... ou juste la première, à cette fichue bande d'hypocrites !

Richesses, contenus des entrepôts, réserves péniblement accumulées, eau, denrées…tout fut entassé en silence sur des charriots bâchés tirés par des bœufs. Tandis que la ville basse luttait contre les flammes qu’attisait un vent complice, la ville haute se vidait par la porte Est.
Mais notre fuite était lente et les flammes finirent par être éteintes. Incrédules et enragés, ceux de la ville basse vinrent crier leur colère devant l’enceinte de la ville haute inexplicablement vide et silencieuse. Quand enfin, ils virent les maisons et les entrepôts vides, la colonne de chariots qui partait vers l’Est, ils surent qu’ils avaient été joués. L’incrédulité devint désespoir et fureur et ce fut la ruée.

Une foule immense se lança à nos trousses, armée de sa seule colère. Une horde désemparée, désespérée, à la rage vengeresse nous submergea vite. J'étais là, mouton noir, à la queue de ce servile troupeau lorsqu'il nous assaillirent et il s'en fallu de bien peu que je fasse partie des victimes.
Jamais, je n'oublierai comme il m'apparut, surgissant de nulle part alors que ces hommes s'étaient emparés de moi et m'avaient jetée à terre, tout près de m'achever, à coups de fléau, de faux ou de pierres. Jamais je n'oublierai cette haute silhouette portant épée d'une main et de l'autre bouclier d'azur, à la croix d'argent, un taureau de sable posée en abîme. Comme il chargea, piétina et tailla en pièce mes agresseurs : Ratko Belic, capitaine des gardes du Prince Evêque.
à peine prit-il le temps de me lancer un regard avant de rejoindre ses cavaliers qu'il venait de faire charger à l’arrière la foule des pauvres victimes de notre lâcheté. Une charge, deux, trois furent nécessaires pour les faire refluer, laissant peut être deux cents des leurs sur le sol.
Ce fut l'ultime déroute, vaincus, trahis, honteux, ils regagnèrent la ville aux trois quarts incendiée et dépouillée de tout, condamnés à crever de faim dans les ruines… Damnés ? Pas si sûre. C'est peut-être nous qui le fûmes cette-nuit-là.
Jamais plus nous n’entendîmes parler de Raguse.

Mais je n'oublierai pas et les autres non plus. aussi longtemps que je vivrai chacun saura ce que fut la beauté de Raguse, ce que fut son agonie et comme nos mains, -comme mes mains !- sont couverte du sang de ceux qui n'ont pas eu la chance d'être bien-nés.


Dernière édition par Theyr le Ven 18 Sep - 13:28, édité 8 fois

Theyr
Admin

Messages : 651
Date d'inscription : 02/03/2012
Age : 46
Localisation : BZH

http://antavarn.fr-bb.com

Revenir en haut Aller en bas

BG Shoena Shaw

Message par Theyr le Jeu 22 Jan - 3:53

Voyage au Bout de l'enfer


Une saison durant nous avons marché.
Une saison qui nous paru des années, tant elle nous changea.
Qui, avant le Voile Noir aurait pu penser qu'il était aussi facile de tous nous plonger dans l'abime ?
La trahison de nos frères et leur massacre furent vite oubliés : nous avions d’autres soucis.
Tous ces imbéciles qui avaient cru faire parti des heureux élus aux premiers jours comprirent bien vite la folie dans laquelle nous nous étions engagée. Alors que les uns se plaignaient qu'on ne leur avait pas laissé le temps d’emporter quelque chose qui semblait à présent indispensable au voyage, les autres maudissaient déjà le Prince Evêque de nous avoir entrainés là-dedans.
Les imbéciles, pitoyables crétins qui n'avaient pas pensé qu'à l'instant présent, qu'à l'occasion qui leur était offerte de survivre et qui maintenant comprenaient la vanité, l'insanité de cette entreprise. A quoi bon ? Derrière nous, il ne devait plus rester que des ruines et des cendres. Du sang et des larmes pour Raguse.
Désormais, il fallait regarder, devant, droit devant, serrer les dents et avancer sans se retourner !

Le silence, l'amertume. Seule parmi les autres. Chacun, chacune marchant dans ce convoi maudit parmi les maudits. Le Prince Evêque et ses serviteurs, les familles nobles et leurs domestiques, les soldats, les maitresses des officiers… d’autres, comme moi, que le rang ne prédisposait pas à être là, pas même parmi les Sœurs de la Miséricorde, dont je m'éloignais très vite pour me rapprocher de l'objet de mon désir, mon sauveur, le Capitaine Belic.
Où que l’on regarde la terre était désolée. Tout était silencieux. Parfois des brumes étranges nous enveloppaient, étouffant les sons et coupant la vue.
Très vite, nous avons commencé à souffrir des cendres, de la soif, de la faim et aussi et surtout du reste : de l'invisible, de ces ombres qui s'emparaient des uns la nuit, de ces brumes qui nous égaraient jusque définitivement nous perdre pour certains, ou bien avalés par la terre… Plusieurs fois, des bandes manifestement cannibales nous suivirent de près, guettant les isolés. Les traces de festins monstrueux confirmèrent nos pires soupçons.
Nous marchions enveloppés dans de longs vêtements de cuir ou de toile de peur que la pluie de cendres ne sous surprenne. Mêmes les bêtes en étaient revêtues. Pourtant le mal prenait son tribu parmi hommes et bêtes et celles et ceux qui en affichaient les stigmates étaient irrémédiablement condamnés, chassés sans autres forme de procès. Ainsi, nous commençâmes à nous cacher les uns des autres, à nous épier aussi de crainte d'être contaminés. Contaminés par quoi ? Comme si le mal, le vice et toute cette infection ne nous avait pas déjà tous atteint jusqu'au coeur, jusqu'au plus profond de la Chair... Même Soeur Ventine, pourtant si pieuse.

De ruine en ruine, de village en village, nous avancions. Très rares furent ceux qui ne se se barricadèrent pas à notre approche. Alors il fallait négocier, encore et toujours pour quelques denrées, ou le plus précieux d'entre tous : l'eau. Ils nous refusèrent tout, exactement comme nous l'aurions fait à leur place, exactement comme nous l'avions fait si souvent. Leurs récoltes, l'eau de leurs puits étaient bien plus précieux que tout notre or que tout ce que nous aurions pu leur offrir.
Aussi, il nous fallut prendre par la force ce qu’on ne voulut pas nous céder. Il n’y eut pas que les soldats qui versèrent le sang. Je m'étais rangée dès les premiers jours aux côtés de Radko et je devins aussi vite une véritable furie tant dans sa couche que durant nos pillages. Plus féroce que la louve, j'exultais de toute ma rage, de toutes mes angoisses et de toute ma passion pour le soldat. Moi, oui moi… j'achevais les blessés, je dépouillais les morts, je criais, je chantais pour exalter la troupe dans sa basse besogne !

Nous marchions toujours et nulle ville à l’horizon. La végétation était morte, il faisait froid, un soleil pâle et fantomatique éclairait notre calvaire pendant les quelques heures du jour.
Nos rangs s’étaient considérablement éclaircis. Les bêtes mourant une à une il avait fallu abandonner des chariots. Quand il n’y eut plus assez de charriots il fallut abandonner des malades. toujours faire la sale besogne, attendre que le convoi fut passé et retourner en arrière pour leur éviter le pire... les achever plutôt que de les laisser se faire dévorer vivants... Combien de nos Sœurs furent abandonnées à un sort affreux avec pour seul salaire de leur agonir quelque prière ? Comment de temps à les entendre implorer, hurler au loin alors que les autres pleuraient, gémissaient dans le convoi avant que de ne prendre la décision de faire la sale besogne ? Bien trop longtemps ! Je n'en pouvais plus d'entendre toutes ces voix... m'agenouiller auprès des corps plonger mon regard dans le leur, regarder leurs peurs, leurs émotions sillonner sur leur visage, parcourir leur chair en tremblement et en spasme alors qu'ils comprenaient mon intention... voir leur âme quitter leur corps alors que ma lame plongeait dans leur coeur... Parfois la mort s'accompagnait d'une larme, d'un juron, d'une malédiction, parfois d'un dernier soupir de soulagement, il y eu même quelques remerciements.

L’épuisement, la faim, la peur étaient sur tous les visages et la haine était dans tous les cœurs. Peu à peu, le prince-évêque devint sa principale cible. N’y avait il pas assez de cimetières à Raguse pour que ce fou nous ait mené mourir ici dans les terres désolée ? Dans ce chemin d'effroi, parsemé d'horreurs qu'était devenu notre pèlerinage, il nous fallait trouver un bouc émissaire pour expier nos fautes, nos sombres péchés, et toute nore peur.
Aussi quand Don Bartolomeo, Duc de Naxos, Prince Evêque de Raguse fut retrouvé égorgé dans son sommeil peu se posèrent la question de savoir qui, ni pourquoi ; personne et surtout pas les sentinelles n’avaient rien vu ni entendu.
Beaucoup se sentirent plus légers, moins coupables. Les fantômes des milliers de gueux abandonnés à Raguse et livrés à la famine pesèrent soudain moins lourd sur leurs consciences. Quant à la mienne, elle continuait lentement de se remplir du Chant de toutes ses âmes perdues qui venaient hanter le court sommeil de mes nuits, et jusque mes longues et laborieuses journées, les transformant en un sinistre et perpétuel cauchemar, m'enfonçant peu à peu dans l'enfer de ma folie.


Dernière édition par Theyr le Ven 18 Sep - 13:22, édité 5 fois

Theyr
Admin

Messages : 651
Date d'inscription : 02/03/2012
Age : 46
Localisation : BZH

http://antavarn.fr-bb.com

Revenir en haut Aller en bas

BG Shoena Shaw

Message par Theyr le Jeu 22 Jan - 3:53

La raison du plus fort

Il y avait belle lurette que nous avions tous ou presque fait de grand progrès dans l’art de l’indifférence aux malheurs d’autrui, mais le pire était à venir.
Don Bartoloméo était il à peine mort depuis deux jours que tous en vinrent à le regretter amèrement. Sans attendre Radko Belic, le capitaine des gardes du mort se proclama son successeur.
Personne ne pipa mot. Tous étaient déjà allés trop loin sur le chemin du reniement et du déshonneur.
Le peu d’ordre qui régnait encore dans notre sinistre communauté s’envola. Il n’y eut plus d’autre raison que celle des plus forts.
Et j'étais de ceux-là, belle et fière au côté de mon amant, moi, Shoena Shaw, la furie sanguinaire, l'exécutrice de ses basses oeuvres.

Il ne fut plus question de rationnement de partage équitable en fonction du statut et du rang : à compter de ce moment elle fut distribuée en fonction de l’utilité de chacun.
Toute cette fichue hiérarchie que les uns jugent naturelle, toutes cas maudites règles qui asservissent les sociétés humaines qui se croient civilisées furent bafouées, foulées aux pieds, anéanties. Cavaliers, simples soldats, valets malhonnêtes, catins d’officiers se permirent toutes les vilenies contre les personnes de noble lignage.
Tous ces gens qui se croyaient au-dessus de nous, qui se pensaient à l'abri de part leur condition, qui nous traitaient comme leurs serviteurs, eurent droit à ce qu'ils méritaient. Et même à bien pire, en vérité. La vengeance des humbles, des vils et des serviteurs fut affreuse. Ils étaient devenus les faibles, les oisifs, inutiles et à la merci des autres. Plutôt eux que moi ! Je fus sans aucune pitié les abandonnant à leur sort, ne me préoccupant plus que de ma survie et de cette passion qui m'animait, de ce brasier qui me consumait par les entrailles.
Don Giovanni Biscari premier magistrat de Raguse fut transformé en bouffon malgré son grand âge, Giuseppe di Lampedusa fut contraint de ramasser les excréments des bœufs pour les faire sécher et en faire du combustible…

Certains crurent encore bon de croire que l'or pourrait s'echanger contre un peu de nourriture. Autant d'imbéciles qui déchantèrent vite car l’or ne valait plus rien et la nourriture était devenue la seule richesse, la force le seul pouvoir. Très vite, les nouveaux seigneurs s’emparèrent de tout ce qui excitait leur convoitise.
Quant aux femmes...Si beaucoup furent bel et bien violées, aussi nombreuses furent celles qui s’offrirent pour un peu de riz ou furent encouragées à le faire pour le « bien commun »… Il n’y eut plus ni grandes dames, ni pucelles, ni religieuses, mais seulement des ventres vides. Je remplis le mien avec d'autant us de rage et de ferveur que je me trouvais alors presque au sommet de cette immonde pyramide. La Chair et le Sang de toutes fut profanée par tous.
Comme le dit si bien, soeur Mazarine : "Le déshonneur, l’absence de considération de soi est un plaisir féminin."
La pauvre... Plutôt elle que moi !


Dernière édition par Theyr le Ven 18 Sep - 13:23, édité 4 fois

Theyr
Admin

Messages : 651
Date d'inscription : 02/03/2012
Age : 46
Localisation : BZH

http://antavarn.fr-bb.com

Revenir en haut Aller en bas

BG Shoena Shaw

Message par Theyr le Jeu 22 Jan - 3:54

Les morts et les vivants


Qui se souvient de celles et de ceux qui furent les premiers à ne plus pouvoir marcher. De celles et ceux qui, terrassés par l’épuisement furent abandonnés à leur destin.
A ceux là les soeurs laissaient un peu de notre précieuse eau, un peu de nourriture, et leur prodiguaient d'inutiles  encouragements, vains conseils et futile bénédiction pour rattraper la colonne. Une belle bande d'hypocrites oui... comme s'ils étaient dupes... Nous les abandonnions à leur sort, ni plus ni moins. Comme si nous pouvions encore plus ralentir notre marche alors que la menace promettait à chaque instant de surgir des ombres, de la brume, de la poussière. Comme si nous pouvions allonger les si courte pauses que nous étions obligés de nous accorder sous peine de disloquer définitivement la colonne, de l'exposer aux prédateurs qui nous suivaient, patients sachant bien que jours après jours, le troupeau leur offrirait sa part du sacrifice qui les maintenaient suffisamment éloignés pour que la panique ne nous emporte pas tous une bonne fois pour toute. Fichus mensonges… aussi inutiles que celles qui les proféraient.
Ce n'est pas elles qui devaient regarder la vérité en face et accomplir l’inacceptable pour leur éviter d'affronter l’atrocité de leur fin.
Cela dura ainsi jusqu'à ce qu'elles cessent de se voiler la face. Ensuite, elles ne se retournèrent plus, elles ne s’arrêtèrent plus et nulle vivres ne furent inutilement sacrifiées pour sauvegarder les inutiles apparences… Je me contentais de leur offrir un dernier chant tandis que je profanais leur Chair, que je répandais leur dernier Sang. J'étais l’Ange de leur mort.

Mes yeux ont vu des horreurs que je ne parviendrai jamais à oublier, mes mains en ont accompli plus que leur part. Elle est là présente pesant sur mon âme tel le Chant des spectres qui me parlent qui m'envahissent au gré de mes errances rêves éveillés, nocturnes cauchemars.
Je me souviens d'avoir offert le réconfort d'un dernier conte à l'heureuse fin, portant l'espoir d'une vie meilleure, ailleurs, autrement dans une autre vie à des familles posées sur le sol comme des grappes humaines, d'une dernière berceuse à un enfant mort ou mourant dans le giron d’un père ou d’une mère les yeux vitreux, les mâchoires serrées.
Je me souviens du contact des chevilles qu'il fallait saisir et tirer, de l'odeur des chaussures de ceux qui utilisaient les arbres morts pour se pendre. Souvent à plusieurs pour se donner le courage d’en finir.

Il en fut de même pour les morts. Les premiers furent même enterrés.
Les dévotes célébrèrent quelques beaux offices au milieu du néant, sous un ciel fuligineux qui semblait se confondre avec le paysage. Avec elles, je chantais les cantiques, damnée encore en vie, pour ceux qui ne l’étaient plus.
C’était au début. Tout au début de cette odyssée à travers l’immensité froide et désolée.
Ensuite, il ne fut plus question de creuser quoi que ce soit. Au mieux un drap et de quelques pierres. Puis, tous finirent par accepter la nécessité de dépouiller ces cadavres qui n’avaient plus besoin de rien alors que nous les vivants manquions de tout.
Plutôt eux que nous qui n'avions plus que la peau sur nos os mais étions encore vivants tandis qu'eux étaient déjà morts.
Si je ferme les yeux, je revois les vers. Les vers grouillants sur la chair des cadavres. Comme une myriade de minuscules intestins. Dans les entrailles. L’odeur âcre de la putréfaction qui s’insinue partout.

Puis les plus faibles, d'ores et déjà morts parmi les vivants, devinrent la proie des forts. Ils furent dépouillés, durant les distributions de rations, de plus en plus chiches, de moins en moins quotidiennes. Tous se disputaient leur compagnie tels des vautours guettant leur prochain repas, celle des plus mal en point, trop las pour réellement faire attention, trop indifférents pour ne pas être dépossédés en partie ou en totalité de la maigre pitance. L’homme fut un loup pour l’homme et la femme une proie pour tous.


Dernière édition par Theyr le Ven 18 Sep - 13:24, édité 7 fois

Theyr
Admin

Messages : 651
Date d'inscription : 02/03/2012
Age : 46
Localisation : BZH

http://antavarn.fr-bb.com

Revenir en haut Aller en bas

BG Shoena Shaw

Message par Theyr le Jeu 22 Jan - 3:54

La main dans le sac

Parmi mes charmantes consoeurs la complaisance et la miséricorde n'étaient plus vraiment de rigueur et notre mère supérieure, cette chère Philippine, avait dû prendre les choses en main pour que toute cette belle communauté ne s'en aille pas à vau-l'-eau. Je n'étais déjà plus des leurs depuis longtemps et leurs regards étaient sans équivoque. Je me souviens de ce soir, -comment l'oublier ?- où j'étais venue leur faire une petite visite. Je voulais les provoquer un peu, voir leur regard tour à tour envieux, honteux, gêné, ou méprisant se poser sur moi. Je voulais aussi voir comme Soeur Ventine allait, l'une des rares aux yeux de qui j'avais toujours eu un peu de grâce. Je me demande toujours si j'ai pu l'avoir un jour méritée. Mais elle était ainsi faite. Capable de la plus grande rigueur morale, de la plus ferme volonté et en même temps de la plus douce compassion. Une compassion dont j'avais si souvent fait l'objet. Si dans la congrégation une femme m'eut jamais un jour aimée, ce fut elle, indéniablement. C'est d'elle que j'appris l'essentiel de ce que je sais, des rites, du savoir, des cultes, de l'écriture, des lettres et beaux arts, de l'esprit et de tellement d'autres choses. être copiste n'était pas tâche aisée, mais elle me fut ô combien passionnante. La difficulté de cette discipline rivalisait avec le plaisir de lire, d'apprendre, d'interpréter et de comprendre. En ce jour cependant, nous en étions loin, si loin...

Les pieuses étaient rassemblées sous la houlette de la mère supérieure qui venait de leur faire remplir un sac plein de pierres. Une par soeur. Pas une de plus, pas une de moins. Je les avais déjà vu le faire une ou deux fois. Le principe de ce jeu était très simple : chacune devait tirer une pierre et parmi celle-ci l'une était noire, légèrement veinée d'ocre et de blanc. Je ne saurais dire de quelle matière elle était. Par contre ce que je sais c'est que celle qui avait le malheur de la sortir du sac devenait l'heureuse élue désignée volontaire pour aller échanger sa chair contre un peu d'eau et de nourriture auprès des soldats - devait-on seulement encore les appeler ainsi ?-  C'était une belle idée qu'avait eue Soeur Philippine, ça... comme à son habitude toute pragmatique, pleine de méthode et de discipline. Bien entendu cela commençait toujours par la Mazarine et s'achevait toujours par les plus jeunes et les plus fraîches des soeurs. Et pour cause...

Elle venait justement de choisir sa pierre et avait, comme toujours, été épargnée. Je m'avançais parmi elles affrontant les regards, ignorants les murmures. Je lançai mes sourires plein de suffisance, les toisai de ma superbe. Mazarine siffla :
- Vous n'avez plus rien à faire ici, ex-soeur Shoena...
- Allons ma fille, laissons la parler, l'interrompit la vieille femme, notre bon capitaine Belic a peut-être enfin daigné la faire utiliser sa bouche à d'autres tâches que celles auxquelles elle s'emploie désormais. Auriez-vous un message, à nous transmettre, ma fille ?"
J''encaissais sans broncher. s'il est une qualité que j'admirais chez elle s'était bien sa façon de manier la verbe et la langue, encore qu'en ce domaine je ne jouissais pas des mêmes attentions que soeur Mazarine et ne pouvait pleinement en juger.
Je me contentai donc d'acquiescer et de poursuivre mon avancée au coeur de l'assemblée. J'observai le sac et y plongeait la main, remuant les pierres une à une, les testant et en sortant la sinistre pierre. Je la montrai au groupe. Une chape de plomb tomba. j'avais toute leur attention :
"- Ho quelle déveine alors... Je joue vraiment de malchance. J''ai pris la mauvaise. J''aurais pourtant juré avoir la main chaude...", je laissais mes mots faire leur effet, observai la lumière sur les quelques visages de celles qui comprirent, le soulagement sur presque tous.
Aucune surprise sur ceux de Phiilippine et Mazarine. Elles connaissaient la règle depuis le début : remplir le sac, montrer la pierre et la garder en main assez longtemps pour qu'elle soit chaude et la mélanger aux autres. Ensuite, la première à y plonger la main n'avait plus qu'à l'éviter. Ha Soeur Mazarine... quelle chance as-tu eue d'être tant aimée de la grosse mère poule qui te couvait comme son précieux oeuf d'or. M'as-tu haïe ce jour-là ? Ou bien ta haine attendit-elle les 5 jours qui te séparèrent des infortunes du véritable hasard et que le pierre te désignât enfin comme volontaire ? Sache que je n'ai pas souhaité que cela t'arrive pour autant. Mais de voir la face rubiconde de notre Bonne-Mère supérieure lorsque tu es partie tête basse les larmes aux yeux en direction du feu de camp des hommes me fut une ineffable satisfaction. Elle avait l'air vraiment triste pour toi. Je crois qu'elle t'a vraiment aimée, tu sais... à sa fichue façon de nonne tordue. Je me suis cependant toujours demandé si elle aussi a pensé "Mieux vaut elle que moi !" J'ose le croire, sinon... elle aurait pris ta place, n'est-il pas ? C'est ce que j'aurais fait en tout cas à sa place si un jour j'avais eu l'étrange idée de t'aimer.

Et c'est ce que je fis ce soir là, d'une certaine façon. Accomplissant le premier pas de ce qui allait prochainement devenir mon chemin de croix., j'allais voir le lieutenant Enzo Cappelli, et lui donnais l'ordre de vous approvisionner, la jouant à l'excès, en rajoutant autant que je le pouvais,, tellement sûre de mon fait. J''allais jusque faire offrir une des dernière bouteilles de vin pour notre bonne mère Philippine. Tu te souviens du grognard j'imagine, à toi comme à tant d'autres il a bien dû planter son 'épaisse lame au creux des reins. Je vais te dire comme cela se passa en vérité. Une fois dans la réserve il me saisit à la gorge, me menaçant d'une dague, et me déclara :
"- Toi la défroquée, pries, et fort encor', que l'patron ne rend'pas l'arme à gauche. Et dans ta tit'prière n'blie pas d'souhaiter que j'meure avant pasque sinon t'peux et' sûre que j'srai là et qu'tous les deux on r'causera."
ça y est la lumière commence à se faire dans ta tête, soeurette ? Comme tu l'as souvent dit dans ton préchi-precha : "Il n'y a pas de hasard. Tout acte entraine son lot conséquences." Belle ironie pour toi qui connu ainsi l'infortune du hasard et pour moi allais en conséquences bientôt toucher le gros lot.


Dernière édition par Theyr le Ven 18 Sep - 13:25, édité 6 fois

Theyr
Admin

Messages : 651
Date d'inscription : 02/03/2012
Age : 46
Localisation : BZH

http://antavarn.fr-bb.com

Revenir en haut Aller en bas

BG Shoena Shaw

Message par Theyr le Jeu 22 Jan - 3:55

La Chaleur

« Je vais me lever mon ange. Encore cinq minutes et je vais me lever. »
« Oui Philippine».
Elles savent toutes les deux que c’est faux. Philippine ne va se lever ni dans cinq ni dans dix. Philippine ne se lèvera plus, elle est arrivée au bout de ses forces. Elle n’est pas la première et ne sera pas la dernière.
Hier déjà, elle a failli ne pas finir l’étape ; c’est Mazarine qui l’a soutenue. S’il lui faut recommencer la même chose aujourd’hui, c’en sera fini d'elle aussi.
Ce matin, elle l'a encore auscultée. Elle a encore vainement appuyé sur les chairs flasques, et attendu. Attendu quoi ? Peu importe qu'elle vive encore, Elle est déjà morte.

Philippine l’a regardé faire. Elle n’est ni sotte ni aveugle. Elle sait. Mazarine lui a parlé, encore et toujours, disciple aveuglément dévouée à celle qui fut son subtil mentor. Et l'autre de sourire à celle qui fut sa servile maîtresse, reconnaissante de la soutenir envers et contre tout, malgré tout ce qu'elle croit avoir infligé à sa victime consentante durant toutes ces années.
Il est vrai qu’elle-même est orfèvre en la matière : d’elle elle a appris et assimilé que l’on pouvait « racheter le mal de l’action par la pureté de l’intention ». Tu parles ! « Notre enfer en est pavé de toutes nos belles et bonnes intentions »
Philippine continue à babiller. Elle dit qu'elle se croit mieux, qu'elle va pouvoir se lever...

Le voyage ne l’a pas épargnée : la Mère Supérieure avec ses cheveux argentés, son air grave, ses yeux malicieux et tout son gras au ventre a disparu avec toute ses belles et distinguées façons. Il ne reste qu’une grosse femme épuisée, fripée par la famine, dont les cheveux gris sont sales et emmêlés.
On aurait peine à croire, qu’il y a quelques mois de cela à peine, elle régnait parmi notre troupeau de femmes cloitrées, aussi rigoureuse avec autrui qu'elle s'accommodait de ses péchés mignons...
Je me demande quel effet cela lui faisait à Mazarine, de se voir retirer sa chemise de nuit ? Je me demande de quels mots usait la supérieure pour la réduire à ce silence dont ma meilleure ennemi nous croyait dupes, de cet orgueil qu'elle nous servait comme un plat trop souvent réchauffé par son cuisant mépris, sa lointaine indifférence.
Je l'observe là réduite à cette humiliation. Je vois la honte s'afficher sur le visage émacié de celle qui a partagé sa couche et à qui elle doit inspirer à la fois pitié et horreur à présent.

Autour de nous, les gens ont commencé à se remettre en marche.
Un calvaire identique à celui de la veille, de l'avant veille et de tous les jours qui ont précédés va recommencer : une longue marche dans le néant. Derrière nous, il y a Raguse qu'ils ont incendiée et devant il y a un mirage qui sans doute n’existe pas. Entre les deux : le néant et la mort. Même moi, j'ai fini par me résigner et accepter notre fatalité.
Philippine continue à expirer des phrases qui se perdent dans le vent. Elle parle pour gagner un peu de temps encore. Elle sait déjà que Mazarine ne doit pas rester avec elle, alors elle repousse le moment fatidique.
Continuer à marcher c’est aller vers une mort probable. Rester c’est attendre une mort certaine.
Il n’y a nul secours à attendre car l’immensité dévastée et stérile n’est peuplée que d’horreurs et de cannibales. Parfois ils frappent, la nuit, le jour, s’emparant des isolés. Plusieurs fois nous avons trouvé les reliefs de leurs affreux festins : du sang séché, des os calcinés et des viscères qui semblaient comme des serpents gris et emmêlés.
Ils ne tuent pas toujours ceux qu’ils capturent : ils coupent un bras ou une jambe, cautérisent la plaie, recommencent avec un autre membre. Même pas par cruauté, juste parce que la viande vivante se conserve plus longtemps que la morte. Nous avons aussi vu cela.
Mais surtout, il y a la faim, la soif, le froid et les cendres qui tuent tout aussi sûrement.

Penchée sur son pauvre sac, soeurette s’assure que les sangles en sont bien attachées et qu'elle n’oublie rien. Tant qu'elle regarde ce sac, elle n’a pas besoin de parler ou de regarder Philippine. Elle aussi retarde l'échéance, l'instant de déchirure que sera cette ultime déchéance.
« Mazarine… »
Concentrée sur le sac, la jeune ne répond pas. Elle se lève ; il est temps car la queue de la colonne défile devant nous à présent.
« Mon amie… »
Quand elle trouve enfin la force de croiser le regard de Philippine Saint Pardon, elle est en larmes.
« Oh Mazarine j’ai si peur… »
La vieille lui tend les bras puis avec l’énergie du désespoir tente de se relever. Ses forces la trahissent aussitôt, ses jambes ne la portent plus, elle retombe lourdement.
Philippine est à ses pieds, tient sa main et pleure, secouée de tremblements. Je me demande bien quelles sont les pensées qui la traversent. Est-elle soulagée ? Renoncera-t-elle à l'abandonner ? La haït-elle ? L'a-t-elle aimée ? Fut-elle son simple objet ou bien également l'outil dont elle se servit pour composer son sinistre rôle de mignonne au sein de notre fictive communauté. Elle s'est figée, incapable de boucher, de prendre une décision. Fuir ou rester ? La lâcheté a toujours été son autre compagne.

C’est Philippine qui lâche sa main. Entre deux de ses sanglots, lasse, je souffle au vent : « Va, hâte toi. »
A-t-elle entendu mes mots ?
Elle part, passe devant moi semblant ignorer ma présence, comme toujours. Et pour une fois, je ne lui en tiendrai pas rigueur. M'ignorer c'est fermer les yeux sur ce que je m'apprête à accomplir, encore une fois.
Elle ne se retourne qu’une fois. A cent mètres, au milieu du néant, Philippine est toujours agenouillée, toute seule sous le ciel fuligineux et indifférent. J'ai déjà entonné mon funeste chant.

L'a-t-elle entendu ? M'a-t-elle aperçue ?
Mazarine n'en a rien montré si tel est le cas. Elle s'est détournée me laissant accomplir ma vile besogne. Je me suis agenouillée devant Philippine, celle qui m'avait condamnée tant de fois à l'immonde cachot, à celle qui m'avait privée de maman, de Bruno, de ma liberté, de tant encore. J'ai posé les mains mains sur les siennes jointes en une ultime prière.
J'ai plongé mon regard dans le sien, mes yeux ont déversé leur trop plein de haine pour tout ce meilleur dont elle m'aura privée, plein de gratitude pour tout ce pire dont elle nous aura préservées durant toutes ces années. Elle n'a rien dit, elle n'a pas bougé.
Je me suis relevée, suis passé derrière elle, lui ai posé les mains sur les épaules. J'ai doucement massé sa chair contractée, elle a fini par se détendre un peu. Les larmes, les sanglots peu à peu l'ont abandonnée pour me rejoindre. Fut-ce le chant ou mes gestes ? Probablement un peu des deux à la fois.
D'une main, je lui ai caressé le front, la joue, enfin le menton que j'ai légèrement soulevé ; de l'autre je l'ai gorge saignée.
Elle a fixé les yeux sur ma lame... n'a même pas essayé de colmater la brèche ouverte dans sa chair. Le sang s'est rapidement répandu sur le sol.
Je l'ai doucement prise dans mes bras et, lame en main, je lui ai offert son dernier baiser, celui de l'ultime pardon, celui des soeurs de la miséricorde.

"C'est le soir et le vent s'est levé
Dans les plaines, là où la poussière vole
Aiiii c'est l'heure où vont danser
Ceux que la chaleur ne peut laisser

C'est un endroit où on voit
Courir dans les veines, cette chaleur

Philippine aiguise son regard
Elle a vu ce qui vient de nulle part
Elle a crispé la main sur la lame
Attention à la blessure madame

Ooh mais on n'sent pas la douleur
Sinon dans les coeurs
Cette chaleur

C'est ce daymon dans son sang à elle
Qui a rongé lentement ses ailes
Aiii, c'est dans le ventre là
Notre-Dame sait ce qui arrivera
Dans cet endroit où on laisse aller...

Elle se lève
Et prend
Son arme
Si blanche
C'est pour crever
Le corps
De cette fille de pute
Si blanche
Pendant qu'il en est
Encore temps
Allez respire bien
Avance
Encore
Mais avance

Elle n'sentira pas la douleur
Peut-être la peur
Cette chaleur

Sous les voiles
Trop blancs
L'auréole
Grandit
C'est le sang
Et Philippine
A les yeux qui brillent
Elle part
Sur les voies des égarées
Elle court
Légère
Légère
Et la pluie lave
Ses mains
Et la pluie lave
La plaine
Elle est propre
Enfin
Elle est propre
Enfin
Cette chaleur..."


Dernière édition par Theyr le Ven 18 Sep - 13:26, édité 6 fois

Theyr
Admin

Messages : 651
Date d'inscription : 02/03/2012
Age : 46
Localisation : BZH

http://antavarn.fr-bb.com

Revenir en haut Aller en bas

L'ivresse de la chair

Message par Theyr le Jeu 22 Jan - 15:18

L'ivresse de la chair

"- ça suffit ! Ferme-la !
- Sûrement pas !
- Ferme-la, te dis-je ! quand apprendras-tu donc fermer ta grande bouche, maudite femelle ?!
"
La gifle qui ponctue cette dernière phrase m'envoie droit au sol. Mon verre de vin se répand sur la terre cendreuse de l'arène qu'est devenue notre tente. Je sens le goût du sang m'emplir la bouche, sa douce chaleur s'écouler le long d'une commissure de mes lèvres. La douleur me vrille. Radko a eu la main lourde encore cette fois. Ce n'est pas la première dispute qui s'achève par des cris, par des coups. Il se tient droit debout devant moi, toujours aussi impressionnant avec ce regard sombre, ses yeux bruns surmontés de ses épais sourcils qui se rejoignent presque lorsqu'ils les fronce. Aussi charismatique qu'il soit, il n'est vraiment pas beau. Ce n'est pas le chevalier dont les nobles jouvencelles rêvent qui me menace de ses énormes pognes serrées en deux poings énormes, aussi fort et robustes que le reste de l'homme. Tout en lui est puissance et solidité, celle du taureau, du bon vieux guerrier, du rude homme de la terre, de celui qui a vécu par la force, survécu grâce à elle et à un entrainement martial maintes fois éprouvé sur le terrain, là où le moindre choix peut se révéler définitif. Ce qui n'est pas le cas ici. Ici, sous cette autre toile qui s'élime, se déchire chaque jour un peu plus et part par petits bouts d'étoffe, nous ne faisons que jouer et rejouer la même scène, celle qui nous conduira finalement au bout de la déchirure vers un nouvel embrasement, une future réconciliation, une autre étreinte violente, farouche entre ses bras. Nous le savons tous deux, mais nous n'en sommes pas encore là. Pour l'heure, c'est encore la corrida, il veut que je me soumette à son autorité et moi... moi, je le défie encore et toujours agitant devant ses yeux la cape rouge de mes mots, de mes regards, de mes postures, toujours plus provocante, toujours plus insolente :
" - Jamais ! Tu m'entends ?! Jamais ! Il faudra que tu me tues !
- Je ne sais vraiment pas ce qui me retient...
"
Bien sûr qu'il le sait : le désir, voilà ce qui le retient. Celui que je vois poindre à l'intersection de son pantalon. Il n'est pas différent des autres hommes de ce point de vue. Cela fait longtemps, très longtemps que j'ai vu comme ils me regardent, que j'ai compris ce que cela signifiait et comment en jouer pour les conduire à mes fins.
J'essuie le sang d'un revers de main sur le menton, le regarder et le lui montre :
" - Regarde ce que tu m'as fait ! "
Il s'agenouille, me saisit la main et l'essuie. Du bout de l'index, il appuie sur la pointe de mon menton jusqu'à le tourner. Il observe la plaie et gronde plus doucement :
"- Je te l'ai dit combien de fois Shoena ? Ne conteste jamais, jamais mon autorité devant mes hommes. Tu ne comprends pas que c'est tout ce qui nous tient encore debout ? Tout ce qui nous empêche de nous transformer en une horde sans foi, ni loi ? Que crois-tu qu'il se passera s'ils viennent à décider que je ne suis pas assez fort pour les conduire ? Tu te souviens du sort du Prince-évêque ? Crois-tu qu'ils se montreront plus miséricordieux avec moi ? Et toi après que t'arrivera-t-il ?"
Je l'imagine assez aisément ça... je les imagine dehors à observer attentivement nos passes d'armes, nos gesticulations. Je sais qu'il a raison, ô combien, qu'ils ont faim, qu'ils ont soifs, que les uns se meurent lentement, que les autres n'attendent que de pouvoir prendre ma place ou la sienne qui sera toujours meilleure que la leur. Et pourtant, même à terre, je ne peux m'empêcher de tenter de lui placer une nouvelle banderille :
"- Crier, cogner, cracher ! Tu n'as décidément rien dans le froc, mon pauvre Radko !"
Je pose la main sur son organe et le presse furieusement. Il me saisit à la gorge, me colle le crâne contre le sol. Il a l'air si furieux, presque à en perdre le contrôle. Je ne sais ce qui m'excite le plus, le danger et la peur ? Sentir toute cette puissance m'appartenir ? Pouvoir jouer de l'une comme de l'autre jusque la limite ?
"- Mais vas-tu te taire à la fin, pauvre folle ?! Ta mère au moins savait la fermer autrement qu'en me suçant la queue, elle !"
Au début, je ne saisis pas l'allusion. Je m'apprête à évoquer la mollesse de cette dernière lorsque soudain, les mots atteignent mon esprit et se font sens. J'ouvre la bouche et elle s'immobilise béante. Mon souffle se raccourcit, devient saccadé. J'écarquille les yeux. Je suffoque.
Lui me regarde, il sait qu'il vient de faire mouche, de m'encorner, de me blesser mortellement. Et d'ajouter :
"- Et elle le faisait bien mieux que toi..."
Le silence se fait alors que nos regards se figent au comble d'une tension qui s'achève brutalement par l'irruption d'un de ses hommes, qui écarte le rideau et entre effectuant un vague salut avant de déclarer :
" - Le dernier éclaireur est revenu, mon capitaine."
Sa voix vibre légèrement d'une tonalité étrange, comme si elle exprimait...
"- ... L'espoir ? L'espoir, mon enfant... vous vous souvenez ? Auriez-vous oublié ce que c'est ?" Je suis prise d'un violent frisson alors que j'entends la voix de la mère supérieure.
Radko se tourne et ordonne :
"- Faites-le entrer. Immédiatement."
Avant même que le soldat ne réagisse, il se tourne vers moi et me menace :
"- Quant à toi plus un mot, tu m'entends ? Plus un seul ou je te livre en pâture aux cannibales."
Il me lâche et se relève, m'ignorant désormais et congédie l'homme de faction. Je le vois remettre sa tenue en ordre.
Je cherche machinalement du regard où peut bien se cacher le spectre de la défunte soeur Philippine et j'aperçois son visage sortant des ombres, la gorge tranchée épaissie d'un bourrelet de sang noirci et séché dans lequel se tortille une myriade de vers blancs. Glacée, je n'ose plus bouger :
"- Der Vermiis... aux cannibales, déclare-t-elle d'une voix légèrement gouailleuse, ils ont un appétit féroce, je puis vous l'assurer, ma fille. Vous permettez que je vous appelle encore ma fille, même si vous ne l'êtes plus vraiment : moi tellement morte et vous tellement défroquée... Un sort peu enviable. Encore que je n'ai pas trop à m'en plaindre : vous avez eu la bonne grâce de m'égorger et de leur livrer mon cadavre plutôt que de les laisser me dévorer vive. C'est tout à votre honneur, j'imagine. Je crains malheureusement que nul parmi les survivants ne vous rendra cette grâce si cela devait vous arriver..."
Le voile à l'entrée se soulève à nouveau et l'éclaireur entre. J'observe sa silhouette, son visage et son regard disent déjà ce qu'il se prépare à annoncer : Luminis est toute proche. Cela deux jours déjà que la rumeur s'est propagée, malgré tous nos efforts pour garder l'information secrète. Depuis que ce fichu type a jailli des ombres au milieu de notre tente. Il s'est qualifié d'arpenteur. Il a dit venir de la cité promise, qui ne serait qu'à 3 jours de marche tout au plus pour notre troupe. Il n'a pas été très loquace, le genre sombre et mystérieux. J'ai pourtant dit à Radko de le capturer et de l'interroger, mais il n'a rien voulu entendre. Voyant la situation se tendre l'autre en a profité pour disparaître comme il était venu. C'est d'ailleurs à ce propos que nous nous disputons depuis. Personne ne semble avoir goûté au fait que je fasse disparaître la première lueur depuis que nous nous sommes engagés dans le ténébreux tunnel qui nous a conduit jusqu'ici.
Le capitaine a depuis ordonné la halte du convoi, envoyé tous les éclaireurs en direction du nord-ouest. C'était prendre un gros risque avec cette horde affamée à nos trousses, mais la visite de cet homme des ombres et le message qu'il portait exigeaient la plus grande attention. Nous ne pouvions reprendre notre route sans nous assurer qu'il n'y avait pas de traquenard au bout du chemin qu'il nous avait indiqué, moins encore de l'ignorer...
Cinq sont donc partis. Celui-là est le troisième à être revenu. Tous l'ont confirmé, il y a bien un halo lumineux qui apparaît à une demi-journée de marche et qui ne cesse de s'accroître. Ce dernier est allé presque sous les murs de la cité qui se tient sous cette lumière. Il a parlé d'un dôme, de tas de gens, de champs cultivés et d'autres choses qui nous seraient parues tout à fait communes il y a quelques années et qui nous ont semblé si incroyables, si irréelles lorsqu'il les a évoquées.
Le capitaine s'est contenté d'écouter. Il s'est servi un verre de vin, a longuement regardé la bouteille à demi pleine et l'a tendue à l'éclaireur. Ils ont échangé un signe de tête, sans dire un mot. Ils ont bu en silence, puis Radko a ordonné que le convoi soit prêt au départ dans les deux heures.

De nouveau seuls, il se tourne vers moi et recommence à me parler :
"- Nous y sommes. Enfin. C'est la dernière ligne droite. Je ne veux plus rien entendre de toi, plus une rebiffade, plu sune provocation, plus rien. Tu m'as bien compris ? Ces prochains jours vont être pires..."
Et de continuer ainsi. Mais je ne l'écoute pas, je ne l'entends plus, il n'est plus que l'objet de mon fantasme, celui autour duquel je vois des mains glisser sur son ventre, des bras l'enlacer, une longue chevelure de feu tomber en cascade le long de son épaule jusque son coeur. Une bouche embrasser son cou, une face se lever et me dévisager m'offrant un rictus malsain avant de glisser lentement sa langue perverse le long de ses lèvres. Celles de ma mère.
"- Rhaa... Comment as-tu osé ?!", m'adressant autant à l'une qu'à l'autre, je les fixe d'un regard fiévreux. Je sens les flammes de ma fureur s'aviver et enfler dans le brasier de mon estomac et remonter le long de ma trachée. Je voudrais qu'il se fasse souffle infernal et jaillisse de ma gorge pour tout dévaster de cet espace autour de moi, de cet homme et de cette femme liés en une vision qui me brûle l'âme, me tend les muscles pleine du désir de déchirer leurs chairs, de les voir brûler, se ratatiner en un hurlement de douleur qui mourrait en un râle d'agonie.
"- Que le sol s'ouvre sous nos pieds et qu'ils nous emportent tous ! Soyez maudits !"
Je me rue vers eux, me jéte sur lui en hurlant :
"- Va-t-en ! Il est à moi. Rien qu'à moi ! Tu es morte ! Morte et enterrée ! Tu n'as rien à faire ici !"
Un instant surpris, incertain quant à mes propos et mes intentions, il se contente de me contenir alors que dans ma folie je m'acharne à tenter de l'agripper de la saisir. Elle s'écarte en riant, se jouant de moi un coup de droite, un coup de gauche avant de se glisser vers la sortie. Je tente de me défaire de l'emprise de l'homme mais il me maintient fermement alors je lui saisis une main et le mord avec toute ma force, lui perçant peau et chair jusqu'au sang. Il me lâche un instant, j'en profite pour me lancer à la poursuite du fantôme.
Je sors, regarde partout autour en vociférant. J'interroge l'homme de faction lui demandant par où elle est partie. Il me regarde un peu perplexe. Sans attendre sa réponse, je me lance à la poursuite d'une silhouette que j'ai cru voir disparaître au coin d'un chariot. Toute à ma traque, je fais à peine attention aux visages qui n'osent pas encore tout à fait exprimer l'espoir, aux corps qui s'animent et se préparent à partir vers ce qu'ils croient être enfin la délivrance. Eux-même, échangent la nouvelle du départ vers Luminis et ne me prête que peu d'attention.
Derrière le chariot, personne. Je distingue juste un rire au loin, étouffé comme un pouffement, emporté par le vent. Je prends la direction du sud m'éloignant inexorablement de la sécurité toute relative du convoi.
Je me fond bientôt à la fumée, aux ombres et à la brume environnantes. Le rire toujours plus moqueur s'éloigne dans l'espace et dans le temps jusqu'à ne plus me parvenir. Loin de son foyer, le feu s'éteint lentement, se fige et je me retrouve seule, plantée là, perdue au milieu de nulle part. La raison fait de nouveau place : je saisis l'ampleur de ma démence et le danger vers lequel elle m'a entraînée et je prends peur. Je pose machinalement la main sur le manche de mon poignard, dont la lame n'a jamais servi qu'à achever les agonisants. Saurais-je m'en servir si jamais... Des images commencent à danser dans mon esprit et se manifestent à nouveau autour de moi comme autant de silhouettes prêtes à s'emparer de moi et...
"- Non ! Non ! Partez !"
Je dégaine mon arme et vainement tente de chasser les ombres autour de moi. J'appelle à mon secours, je crie sur le fruit pourri de ma sordide imagination.
Pendant longtemps, le silence entrecoupé du souffle stérile du vent sont mes seuls interlocuteurs. Des secondes qui se font minutes. Des minutes qui se font heures. Et l'angoisse qui me lie les membres, qui me noue les entrailles et lentement les dévore. Je ne sais de quoi j'ai le plus peur, de cette angoisse qui a pris possession de mon être ou de ce qui pourrait surgir et m'emporter ?
Puis, je finis par l'entendre m'appeler par mon prénom. Très loin au début et de plus en plus proche à mesure que je lui réponds, que je l'appelle avec la ferveur d'une âme en peine, d'une invocatrice appelant son esprit salvateur. Enfin, surgissant de la brume, je les vois, lui et son destrier, puissants, déterminés, comme au premier jour. Ce jour où il mit en déroute mes assaillants et me sauva d'une mort toute aussi certaine que celle que je connaîtrais s'il me laissait ici.
Son cheval s'arrête tout près de moi. Je l'entends piaffer, je sens son souffle et sa chaleur. Radko, mon sauveur, en descend et se précipite sur moi :
"- Pauvre folle. Tu n'en finiras donc jamais ?!" Sa voix gronde, tempête pleine de colère à peine contenue, mais aussi, je le perçois, d'une pointe de soulagement. Je me jète dans ses bras et l'étreins. La tension se relâche soudain et je pleure. Je l'embrasse pleine de reconnaissance, le remercie, le supplie de ne pas m'abandonner aux cannibales, de ne jamais me quitter. Je sens le désir monter en lui tout autant qu'en moi. Nous roulons sur le sol et je m'offre pleinement à lui, me livre entièrement à ses assauts. Nous vibrons d'une intensité croissante qui nous lie, nous élève, monte et résonne jusque la libération.
Puis, nous restons là vides, pantelants quelques minutes. La tête posée sur son torse, je le caresse doucement, m'ennivre de la sécurité que m'offre son bras protecteur.

Lorsque son cheval se met à piaffer son impatience, mon amant se redresse lentement et me dit simplement :
"- Rentrons. Il est plus que temps."
Nous nous rhabillons. Il se met en selle et m'aide à monter derrière lui. Je me presse contre son dos et nous rentrons au pas. Radko a toujours pris soin de ménager ses montures. Nous avons abattu tous les chevaux les uns après les autres pour nous nourrir. Tous sauf le sien. Il est resté intransigeant sur ce point : seuls quelques boeufs ont été gardés en vie, et encore, uniquement pour tirer les chariots indispensables.
Pour lui, c'est une manifestation de son autorité que de posséder la plus belle, réservée à son seul usage. Alors que certains crevaient de faim, elle n'a jamais manqué, bien moins que la plupart en tout cas. D'une certaine façon cela a dû s'appliquer à moi aussi... suis-je là à ses côtés uniquement pour son confort, pour affirmer sa suprématie sur le reste de notre troupe ? Je n'aurai probablement jamais la réponse.
Après quelques minutes, nous avons commencé à entendre les cris. Mon capitaine a pressé l'animal pour qu'il se mette au trot et s'est dirigé en direction du tumulte. Plus nous approchons, plus la panique, et l'horreur se font entendre. Bientôt une silhouette se dessine, celle d'une soeur de la miséricorde. Elle court poursuivie par un groupe d'une demi douzaine d'êtres la poursuivant moitié sur quatre jambes, moitié sur deux. Nous nous interposons. Le cheval se cabre et envoi des coups de sabots aux premiers arrivants. Le crâne de l'un d'entre eux éclate et il s'effondre net. Les uns fuient, l'un d'entre eux tente de nous contourner pour rejoindre la soeur affolée qui continue sa route. soeur Camille... je ne l'ai jamais revue. Deux autres se jettent sur Radko et le saisissent aux jambes. Ils sort son épée et frappe, taille, plante froidement. soudain je l'entends hurler. Son corps branle lentement de gauche. Il éperonne son destrier, tente de se retenir au pommeau alors que l'animal se lance au galop, mais tombe lourdement sur le côté un long épieu de bois planté dans son flanc droit. Je le lâche et me retiens comme je peux à la sangle. J'ai à peine le temps de voir une dernière fois mon homme se débattre aux prises avec ses assaillants. Lui non plus, je ne l'ai jamais revu. Non plus que nombre de celles et ceux que j'ai aperçu alors que ma monture traversait au galop le convoi. Partout des cadavres ou des vivants, chair et muscles déchirés par les cannibales. La horde avait finalement fondu sur notre convoi. Je n'ai que peu de temps pour observer l'horreur de ses êtres chétifs, maladifs, la peau sur les eaux, portant les stygmates de l'Ultima ou des affres que la vie leur avait infligé depuis. Ils ont été humains ou proches en un temps, c'est visible. Cette évidence s'impose, tout autant que celle qu'ils ne le sont plus désormais : ils se sont transformés en d'autres choses, des monstres infâmes. Et ils sèment l'effroi, la terreur parmi les notres.
Je ne sais si c'est l'absence d'un chef qui a à ce point désorganisé notre groupe. Une chose est certaine, durant les courtes minutes durant lesquels je remonte la file, je ne vois que des petits groupes épars ou des individus isolés, fuir pour la plupart, se battre pour quelques uns. J'entends un cor appeler au ralliement, mais je ne vois pas où et ma monture m'entraine toujours un peu plus loin du tumulte. Je ne résiste pas et la laisse m'emporter loin du massacre. Plutôt eux que moi. Plutôt lui que moi. Radko, mon amour... je pleure.


Dernière édition par Theyr le Ven 29 Mai - 17:44, édité 12 fois

Theyr
Admin

Messages : 651
Date d'inscription : 02/03/2012
Age : 46
Localisation : BZH

http://antavarn.fr-bb.com

Revenir en haut Aller en bas

Re: La Traversée du désert - Chronique de Shoena Shaw

Message par Theyr le Jeu 22 Jan - 15:48

L'amibe et l'abîme


J'aurais voulu ne pas avoir grand chose à dire sur le reste du trajet. Me contenter d'un simple "de plus en plus long et lent à mesure que mon impatience grandissait, et pourtant bien plus court et rapide que ce que je pensais."

Même au pas, un cheval avale les lieues comme de le dire.
Aussi lorsque ma monture s'est mise au pas, je n'ai pas insisté et l'ai laissé errer, la guidant simplement, la ramenant de temps à autres en direction de la lueur au nord-ouest. Je n'ai pas cherché à faire demi-tour. Pour quoi faire ?
Trouver des cadavres démembrés ? Me faire à mon tour dévorer ? Non merci. J'étais en vie et je savais que si j'atteignais la ville, je serais enfin sauvée et en sécurité. C'est du moins ce que je pensais... mais décidément rien n'est simple dans ce fichu monde.
Lorsqu'elle s'est figée, refusant d'aller plus avant, je suis descendue. J'ai bien essayé de la tirer, de la flatter, mais en vain. Nous étions toutes deux exténuées, à bout de force, d'énergie, de volonté. Lors, lasse je me suis assise au bord de ce morne étang cerné d'énormes troncs morts, comme autant de statues figées dans de tortueuses postures au terme d'une longue agonie de torture, Et j'ai attendu. Je regardais devant moi les yeux tournés vers la cité, l'esprit aussi vide que l'estomac. Je ne saurais dire combien de temps dura ce vide, cette longue errance dans ce territoire de silence dans lequel parfois je m'absente. Longtemps probablement.

Il se mit à pleuvoir, il fallait bien puisqu’on était sensé être à la saison des pluies. De ces gouttes acides et épaisses qui parfois laissent des traces sur la peau, dans la chair. Je me recroquevillai sous mes pièces de tissu. L’étang fumait et ça puait pire qu’une bouche d’égouts qui aurait été grande ouverte pour éructer. J’étais restée longtemps. Je ne savais pas ce qui me retenait, l’espoir de voir une chevelure brune arriver ou bien le cri que percevait mon corps.
Je dormais peut-être, ou j’avais dormi. Qui sait.

Je songeais...
Dans ce gris rêve chatoyant, je me trouvais au cœur d’une forêt, dans une verte clairière parsemée de fleurs joyeuses qui ondulaient en une mystérieuse et magique danse. Toutes sortes d’oiseaux voletaient dans un ciel éclatant. Assise sur une large couverture que les hautes herbes avaient tissée, j’apprenais à les reconnaître, j’essayais de les deviner sous leur vrai jour, de les nommer de leur seul nom -enfin du seul qu’ils voulaient bien accepter-.
J’étais avec Bruno. C’était le temps de mon enfance où il pleuvait gai, de la vrai pluie. On jouait à se jeter des boules de vase sur le dos, sur les cuisses et les bras. ça nous fouettait le sang, mais nous étions bien ensemble.

... et sentais...
Dans ce gris rêve innocent, je me savais sur le seul territoire qu’on ne pourrait jamais me disputer, parce que j’étais la seule qui le connaissait. Quoi de plus normal ?! C’est moi qui le rêvais. Chaque fleur dans ses formes, dans ses nuances, dans ses mouvements était en moi. Chaque oiseau dans ses courbes, dans ses plumes, dans son vol était par moi. Tout ce décor dans son climat, dans son vivant, dans son éclat était pour moi. Tout ce Chant était MON Chant.

... quelque chose...
Dans ce gris rêve d’enfant, j’étais la force vive et créatrice d’un paradis où nulle peine, où nulle gêne, où nulle soeur ou mère ne pourrait me blesser. Je n’avais permis à aucun serpent de s’y insinuer, de venir glisser une trop belle pomme pour que je sois tentée. Pour seul compagnon d’âme j’avais un hin qui rêvait de voler. Comme un angelot assis auprès de moi, il se laissait conter la légende des hommes et de leurs péchés. Et nous pêchions plus et encore de poissons frais au lit d'une rivière aussi claire et cristalline que mes rires aux éclats de nos dérives, de nos divagations.

... De triste...
Dans ce gris rêve délirant, le hin devint nuage. Il but en un instant le sang des oiseaux en hurlant. Son souffle devint tempête et bouta les fleurs hors du temps. Toute la forêt pourrit en misère et, sous un déluge de larmes, mourut noyée au fond d’une mer avant de venir se fracasser au fin fond d'un ressac.
Bruno, où es-tu Bruno ?!

... et d’effrayant...
La brume envahissait toute la clairière maintenant. Les arbres gris qui l’entouraient grinçaient de leurs longs bras inarticulés comme s’ils essayaient en vain de les tendre vers le ciel, le maudissant. L’eau de l’étang bouillonnait sous le crépitement des larmes acides, alors qu'ils psalmodiaient leur sinistre et grinçante litanie invocatoire.
Je me sentais seule, à jamais seule.
Des ombres glissèrent des silhouettes, encore et toujours les mêmes êtres chers et disparus, victimes de la vie ou de mes basses oeuvres.
Le sombre s’éleva silencieusement au-dessus du rivage. On aurait dit une gracieuse nymphe aquatique issue d’un rêve si elle n’avait eu cette aura de souffrance accentuée par le mouvement complètement tordu de son corps. Je la voyais se replier sur elle-même telle une créature de Nod dont les entrailles pourries se seraient vidées et répandues en une lagune d’infection. Je la sentais gémir par tous mes pores. Elle pleurait sa solitude telle une vouivre.
L’immense silhouette remplissait de plus en plus ma vue. J’étais fascinée, comme hypnotisée. Je ne compris le danger qu’au dernier moment. Son odeur de putréfaction m’emplissait l’esprit. J’étais dans un mauvais rêve et il fallait que je le quitte, pour toujours. Je fis un bond en arrière, roulai dans l’humus et me heurtai contre un de ces prêtres gris...

L'espace se mit à danser autour de moi. Je la vis tendre ses pattes en d'immondes tentacules qui s'emparèrent de mon destrier, l'élevèrent au dessus du sol avant de l'y frapper lourdement à plusieurs reprises. Le choc sourd de son corps heurtant la terre, le fracas des os qui craquent, les hennissements de terreur de l'animal. Plutôt elle que moi eus-je encore le temps de penser avant de me réfugier dans un coin sombre d'inconscience.

A mon retour, j'étais seule. Je me relevai doucement. La chose s’était repliée dans son antre, abandonnant la carcasse qu'elle avait explosé au sol et en partie dévorée. J’étais couverte de sang et de lambeaux de cette sorte de boue qui composait sa chair -si on peut appeler ça ainsi-. Cela me brûlait. Je m’approchai du cadavre et l’observai. L'animal était mort. Je m’agenouillai et pleurais. Il faisait presque nuit maintenant. Les prêtres gris étaient redevenus des arbres gris tout rabougris. L’espoir s'il avait un jour existé, avait fui ces lieux à tout jamais perdus.
Alors, poussé par un désir irrépressible comme lorsqu’on se sent impuissante devant quelque fatalité, j’hurlai à la va vie que je venais de perdre, j’hurlai mon impuissance, j’hurlai mon innocence, j’hurlai le désespoir et la mort, ma mort.
Puis je m'enfuyais imprégnée de saleté et quittais pour toujours ce lieu.

Pendant un instant je sentis une ombre pleurer près des nuages.

... à venir.
C'est ainsi qu'ils m'ont retrouvée, les derniers survivants de notre misérable expédition. Durant tout le procès en intention qu'ils m'ont fait, j'avais les yeux rivés sur cet enfant qui me regardait, incapable de quitter son regard.
Vous a-t-on jamais parlé des enfants dans vos maudits témoignages ? Il y en avait tout un groupe au début de notre exode... Un groupe que nous nous sommes donné bien du mal à garder en vie. Fils et filles des nobles et soldats, à la fois indispensables à l'équilibre de notre équipée, à la garantie de l'ordre et de la discipline de tout un chacun et en même temps si superflus, si inutiles et si fragiles.
Je dis nous mais en vérité je n'en n'ai pas eu plus cure que des autres ni du reste. Je les aurais aussi bien sacrifiés plutôt que moi. D'ailleurs j'ai eu à le faire une fois... une fois seulement. Une fois de trop.
Comment auraient-ils pu espérer survivre seuls de toute façon ?
Est-ce que je les ai vraiment condamnés en les abandonnant durant l'assaut ?
Et si Radko avait été à la tête des troupes plutôt qu'à me courir après, peut-être qu'il en eut été autrement du massacre dont ils furent les principales victimes...
En tout cas toutes et tous ont été enclin à le croire et ils n'ont pas cherché bien loin la responsable de toute cette horreur et me l'ont fait payer cher, très cher même. Ces derniers jours de notre périples furent les pires de mon existence et j'espère qu'ils le resteront.
Ce fut mon tour. Je l'aurais laissé à n'importe qui... quiconque plutôt que moi.
 
"- Voilà. Tout est dit... ou presque."
Je regarde l'homme assis face à moi. Je le dévisage, le détaille des pieds à la tête. Je regarde ma "confession" qu'il lit en silence. Je tente de voir le contenu des notes qui l'accompagnent. De temps à autres, il me lance un regard par dessus ses lunettes, puis reprend sa lecture. Une fois sa lecture terminée, il remet les feuillets en ordre, aligne son stylet et m'observe longuement à son tour, les mains croisées devant lui, les index jouant l'un avec l'autre, il semble réfléchir. Je m'impatiente et finis par rompre le silence :
"- Bien entendu, tu vas vouloir tout savoir, tout revisiter jusque dans les moindre détails. Alors tu vas encore me menacer, me faire cogner un peu encore. Je vais encore brailler, gémir, pleurer et finir par dire tout ce que tu veux entendre.
Je commence à en avoir un peu assez de ces jeux. Si seulement on pouvait passer directement à la phase de la confession..."

"- Si seulement la confession pouvait lui offrir un espoir de rémission. Mais tout espoir est vain, cette pêcheresse est un blasphème au corps divin.", la voix de Soeur Philiooine claque et me fouette. Je lui rétorque brutalement :
"- Oh, toi la Supérieure, c'est pas l'moment !
Il hausse un sourcil légèrement intrigué :
"- à qui vous adressez-vous ?"
Je me ravise, un peu tard :
"- Hein ? à qui je parle ? à ... à personne.
- Vous vous adressez souvent à ces "fantômes.
- Si je parle souvent à des fantômes ?
- Tout le temps. Elle est complètement cynoque, frapa de chez frapa, la Shoena. Elle a rompu la digue la dingue, la gorgone bougonne et danse la gigue des cigognes des gogues au plafond. La mère gigogne elle en élève toute une tripotée de vilain petits spectres qui lui chatouillent les doigts de pieds !"
Je lance un regard noir à Bruno et peine à contenir quelques insultes bien senties qui le retiennent à peine de rire. Il hausse les épaules et poursuit sur un ton compatissant :
- Ben quoi ? Tu dois bien admettre que tu as franchi la ligne depuis un bon moment déjà, la belle... J'invente rien, moi. C'est toi la brodeuse qui nous invente."
Je grimace, j'encaisse tant bien que mal et réponds à mon interlocuteur :
"- Je ne vois pas du tout de quoi tu parles...
"- Inutile de nier, nous vous observons depuis un moment déjà, nous avons déjà noté cette manie des monologues. Cela remonte à longtemps ?"
- Je ne nie rien du tout. Ce n'est pas à toi que je parlais...
- Je vois."

J'essaie de détourner son attention en le cravachant un peu :
" J'imagine que vous n'allez pas me laisser tranquille, non plus que me libérer, n'est-ce pas ? Rien de tout ça ne nous sera offert, hein ? Rien ne me sera épargné. Le pire c'est de le savoir : savoir que vous ne serez pas satisfait si je ne résiste pas un peu, si je ne crie pas, si je ne me défends pas ou pire, si je la joue passive. Alors ça vous, les hommes, vous aimez vraiment pas, hein ?
Bon, bonne nouvelle, de ce côté-là, je suis plutôt la cliente idéale, rebelle et revêche à souhait. Qui se débat longuement, encaisse un maximum, mais finit tout de même par s'allonger et coucher ou accoucher. On pourrait presque dire qu'elle aime ça... Et qui sait ? c'est peut-être vrai... ça aussi vous aimez le croire. Espèces de porcs ! Allez-y faites-donc, je ne voudrais surtout pas gâcher votre sale petit plaisir de pervers.
D'accord, d'accord, je la ferme et on s'y remet. Mais avant ça, je peux quand même peut-être te demander qui vous êtes et pourquoi vous faîtes ça ? Nan mais c'est vrai ça. ça fait des jours qu'on me cuisine, qu'on me demande de travailler par tous les orifices et je ne sais même pas pourquoi. Tu me poses plein de questions, me demandes de "revivre" les pires choses qui me soient arrivées et tu prends des notes quand je suis sage et sinon tu appelles tes petits copains qui font le sale boulot à ta place. Ils savent y faire c'est certains mais bon... C'est tout de même un peu tordu comme activité tu ne trouves pas ?"
Il reste stoïque, imperturbable et fini par me déclarer :
"- Nous allons avoir l'occasion de régulièrementnous revoir. J'ai encore de nombreuses questions à vous poser et je ne vous crois pas prête à réintégrer la société. Je pense que vous avez un long, très long chemin à parcourir avant cela."
Je lui lance un regard meurtrier alors qu'il range ses feuillets.
"- Ne le prenez pas ainsi, me déclare-t-il, d'un ton neutre, presque détaché. J'enrage, je bouillonne, je me jette sur lui :
" Rhaa !!! Sale porc, je vais te..."
Mes liens se tendent et me retiennent. Il prend un air légèrement dépité.
" Vous étiez en état de choc lorsque nous vous avons prise en charge, blessée, violentée, fortement anémiée. De nombreux rapports ont été fait concernant votre attitude, d'aucuns diraient les crimes commis, à l'encontre de vos compagnons de voyages. Rapports que vous nous avez en partie confirmés. Malgré toute la légitime suspicion que nous sommes en droit d'avoir vous concernant nous vous avons soignée, nourrie, logée. Vous montrez de grave signe de troubles mentaux et comportementaux. Vous devriez essayer de reconsidérer tout cela avant de nous traiter comme des adversaires. Vous n'êtes plus en conflit avec votre environnement. Vous êtes en sécurité désormais. Le seul ennemi auquel vous devez consacrer toute votre attention, c'est vous. C'est face à lui avant tout que vous allez devoir répondre de vos actes. Pensez-y sérieusement si vous souhaitez un jour pouvoir quitter cet endroit."
Il en termine avec ses dossiers, frappe à la porte. Elle s'ouvre et sans un regard, il sort me laissant seule en pâture à mes démons, mes spectres qui gloussent, soupirent et me maudissent, tapis ça et là dans les recoins de ma cellule. Je les entends, je les vois, je les sens et j'ai peur, si peur.


Dernière édition par Theyr le Mar 23 Juin - 18:09, édité 4 fois

Theyr
Admin

Messages : 651
Date d'inscription : 02/03/2012
Age : 46
Localisation : BZH

http://antavarn.fr-bb.com

Revenir en haut Aller en bas

Re: La Traversée du désert - Chronique de Shoena Shaw

Message par Contenu sponsorisé Aujourd'hui à 23:57


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum